[Critique] Les Annales de la Compagnie noire: Les Livres du Nord

Entre la compagnie noire et moi, ça n’a pas été le coup de foudre. Au premier abord, je l’ai trouvée bien mais sans plus. Elle était joliment faite, mais un peu ennuyante. Pourtant, elle me regardait avec des yeux si langoureux que j’ai voulu la connaitre plus intimement, et faire un bout de chemin supplémentaire avec elle. Je ne l’ai pas regretté.  Après quelques centaines de pages de bonheur et des moments chauds passés ensemble sous la couette, je suis prêt pour le voyage de noces ! Ne dit-on pas que les relations les plus fortes sont celles qui se construisent petit à petit ?

Synopsis

La compagnie noire : une troupe de mercenaires dont l’histoire est consignée depuis quatre siècles dans des annales. Crainte de par le monde en raison de ses capacités militaires, elle se vend au plus offrant  et a pour code d’honneur de ne jamais rompre un contrat. Au yeux des soldats qui la composent, c’est une famille, un foyer qu’il n’est plus question de quitter.

Les Livres du Nord (*), rédigés par le médecin « Toubib », relatent les campagnes militaires menées au service de La Dame. Celle-ci n’est autre que la femme du Dominateur, puissant sorcier qui a régné sur terre cinq siècles auparavant (à l’époque de La Domination), après avoir vaincu et liés à lui dix sorciers (Les Asservis). Défait par une générale nommée La Rose Blanche, le Dominateur est aujourd’hui maintenu en captivité par des sortilèges.  La Dame, libérée par un mage un peu trop curieux, est bien décidée à restaurer l’empire d’autrefois, avec le soutien des Asservis et de la compagnie noire.

Cette période s’étalant sur plusieurs années est la plus dramatique que la Compagnie ait jamais connue. Prenant part aux plus grandes batailles de son ère, mêlée à des intrigues qui la dépassent, la Compagnie survivra-t-elle à ces épreuves ? Et à quel prix ?

(*) Les Livres du Nord comprennent trois tomes : La Compagnie noire, Le Château noir et La Rose Blanche. Dans son intégralité, la série (The Black Compagny en v.o., de Glen Cook) regroupe treize tomes écrits entre 1984 et 2000 (1998 à 2004 pour la traduction française).

La critique générale des Livres du Nord se trouve ci-dessous. Pour une critique détaillée des livres, cliquez sur l’image correspondante. ATTENTION: j’évite les spoilers dans la critique générale, mais chaque critique détaillée est précédée d’un résumé de l’histoire. Evitez de lire la critique du Château noir si vous n’avez pas lu le premier tome…

Une bande de joyeux lurons

Les Annales de la Compagnie Noire  (note : abrégé en Compagnie noire dans la suite de l’article), c’est un univers sombre, dans lequel les « bons » (les rebelles) ne sont pas forcément meilleurs que les « mauvais » (la Dame). Ici, il n’est pas question de bonheur, de paix et d’amour ; les hommes font ce qu’ils peuvent, ce qu’ils doivent pour survivre.

C’est ce monde que parcourent les mercenaires de la compagnie noire. Guerriers rusés, ils excellent dans le domaine des embuscades et des coups foireux, en cela bien (trop) aidés par leurs sorciers. Ils tuent sans hésiter quand il le faut, mais sont paradoxalement les plus enclins à l’introspection et au questionnement moral.

Toubib,  officier et médecin de peu d’envergure, est le narrateur de ce cycle. En tant qu’annaliste, il est la mémoire vivante de la Compagnie. Il rapporte ses faits et gestes, répertorie l’arrivée de nouveaux membres (ce qui n’est plus arrivé depuis des années) et  surtout les départs, bien souvent synonyme de mort. On suit de près quelques personnages, soldats et sorciers de la Compagnie : Toubib, Corbeau, le Capitaine, Qu’un-Œil, Silence,… Glen Cook nous confronte à une galerie de personnages complexes, bien souvent torturés  (mention spéciale à Marron Shed, voir critique du tome 2). On ne peut que louer le travail de caractérisation des personnages. S’ils sont peu ou pas décrits physiquement, chacun d’eux est associé à une mimique ou un comportement : Gobelin couine plus qu’il ne parle, Corbeau joue avec son couteau quand il est aux aguets, Toubib est indissociable de ses sarcasmes.

L’humour sarcastique de Toubib deviendra probablement légendaire! Régulièrement, ses réflexions m’ont arraché des (sou)rires (ce qu’on peut avoir l’air con à se marrer tout seul devant un bouquin de dark fantasy…), d’autant plus que sa langue un peu trop pendue lui apporte régulièrement des ennuis. Même si l’histoire n’en valait pas la peine (ce qui n’est pas le cas, je vous rassure !), la narration suffirait à valoir le détour ! Les liens entre personnages sont très travaillés (comment ne pas sourire devant les sempiternelles querelles entre Qu’un-Œil et Gobelin, et leurs affrontements à coup d’illusions !), et on sent une évolution importante pour certains d’entre eux. Si j’ai eu du mal à m’identifier à eux dans le premier tome, je considère aujourd’hui qu’ils font partie des personnages les plus aboutis que j’ai pu voir.

Dommage qu’en dehors d’eux, la Compagnie peine à exister. J’ai ne l’ai pas vraiment ressentie en tant que ce groupe unique dont les soldats parlent tant, en dépit de certains efforts de Glen Cook (lectures d’anciennes annales par exemple). Les soi-disant liens fraternels ne transparaissent pas assez à mon goût. En définitive, la Compagnie ne diffère pas des autres troupes militaires, si ce n’est qu’elle est censée être la meilleure.

Et à vrai dire, l’origine de sa puissance est un point qui me chagrine un peu : oui, son aura est immense, oui, elle est la plus efficace… mais sa force se résume à ses quelques sorciers : la Compagnie est dans le pétrin ? Hop, la magie permet (presque) n’importe quoi. L’intérêt des troufions en est fortement dévalué, d’autant plus que la partie « combat » de La Compagnie noire n’est pas toujours réussie. Glen Cook n’est en effet pas un foudre de guerre pour relater les batailles. Il a tendance à les expédier en quelques lignes et surtout de les banaliser, à l’image de ce guet-apens mis en place par la compagnie noire (tome 2), dans lequel quatre soldats repoussent des dizaines d’assaillants : « Nous avons contenu le gros de l’assaut »… moui d’accord, une main attachée dans le dos parce que c’était trop facile aussi ?

J’en profite pour glisser quelques mots concernant la magie : très présente dans l’univers de la Compagnie noire, elle donne un avantage certain à ceux qui la maitrisent. Son traitement est assez particulier et original, vous comprendrez au fil des pages qu’il est vital pour un magicien de garder son nom secret. Le bestiaire magique est restreint : pas de nains, d’elfes ou de trolls, mais quelques créatures plus ou moins originales. Dans le tome 3, Glen Cook se lâche complètement : que ceux qui ont déjà vu des baleines volantes lèvent la main !

Traitement : annales

L’atmosphère particulière de cette saga est due à son traitement : écrite sous forme d’annales, elle ne relate que les évènements auxquels Toubib a été témoin, ou qui lui ont été rapportés directement. C’est ce point de vue limité qui fait la force de la Compagnie noire. Notre bonhomme  n’assiste pas forcément aux actions les plus marquantes ni aux plus spectaculaires. En conséquence, certains bouleversements cruciaux sont résumés en quelques lignes, alors que des évènements secondaires sont détaillés. Toubib n’est qu’un sous-fifre et n’est pas au courant des grandes stratégies. Des informations lui sont dissimulées (au cas où il serait capturé). Dès lors, il émet des hypothèses qui s’avèrent fausses, il se fourvoie et se fait rouler dans la farine ! Ce statut particulier est à l’origine de bon nombre de surprises.

Cependant, ce point de vue peut engendrer de la frustration, particulièrement dans le premier tome, au cours duquel la Compagnie est ballottée d’un coin à l’autre du continent, sans jamais connaitre le fond de l’affaire. Dès lors, on se contente de subir les évènements, et dans mon cas, cela a créé une distance avec les personnages. C’est comme si votre patron vous ordonnait d’effectuer  telle ou telle tâche, mais sans vous en expliquer le but. Il faut reconnaitre que c’est très cohérent avec l’esprit de cette série mais ça n’en reste pas moins frustrant.

Par ailleurs, les annales ont un effet pervers : Glen Cook ne résiste pas toujours à la tentation d’éloigner artificiellement Toubib d’un évènement qu’il ne veut pas décrire, ou pour lequel il ne veut pas donner d’explication.

Un sprint sur une course de fond

J’ai gardé le meilleur pour la fin. La plus grande réussite de Glen Cook, c’est sa capacité à nous surprendre, à nous dérouter. L’auteur parvient à reprendre des éléments classiques (par exemple l’inévitable prophétie) et à les utiliser d’une manière tout à fait originale. En lisant le premier tome, je me disais « ok, je sais globalement comment ça va se terminer » ou « trop facile, j’ai déjà grillé ce qu’il y avait là-dessous ». Eh bien non, l’intrigue prend des directions inattendues et inhabituelles, pour notre plus grand plaisir !

Un peu comme si à un problème vous aviez trois solutions logiques,  et que vous en découvriez une quatrième, qui aboutirait à un développement imprévu. Bref, une lecture très rafraichissante dans le monde de la fantasy, d’autant plus que les trois tomes de ce cycle proposent une histoire et un déroulement très différents.  Ce renouvellement incessant passe parfois par des rebondissements qui sortent de nulle part.

Non seulement les surprises se succèdent, mais elles le font à un rythme soutenu et croissant. Glen Cook excelle à gérer le rythme de son récit et à faire monter la pression jusqu’au point de rupture. D’autant plus que dans les deux derniers tomes,  il alterne le point de vue de plusieurs personnages.  Toubib à la première personne, et d’autres personnages à la troisième. Il est d’ailleurs amusant de voir comment Glen Cook tente de justifier l’intégration de ces points de vue à ses annales !

Le tout est écrit dans un style brut, percutant, parfois très proche de l’oral, pour un résultat nerveux. Comme si un sprinter parvenait à tenir son rythme sur une course de fond ! L’auteur ne s’attarde pas sur des descriptions et se concentre sur l’action, un peu confuse par moment. Mention spéciale au vocabulaire employé : du vrai baragouinage de soldat !

Bon, toutes ces remarques positives sont plutôt destinées aux tomes 2 et 3. Personnellement, je n’avais pas été particulièrement enthousiasmé par le tome d’ouverture car il ne contient que quelques longs chapitres, très linaires, qui en gros se résume à traquer et tuer tel ou tel rebelle.  C’est très répétitif, et ça manque de rythme. D’un autre côté, le premier tome d’une série est rarement le meilleur.

A contrario, je tiens à rendre hommage à la fin de ce cycle, l’une des plus « belles » et  équilibrées que j’ai pu voir. Une dose d’épique, de l’inattendu, des morts et des survivants, du tragique et de l’espoir, le tout sur un rythme diabolique ! Bref… on en voit de toutes les couleurs !

Violents et sombres, mais jamais gores gratuitement ; prenants et surprenants, ces  Livres du Nord sont une incontestable réussite. Menée tambour battant par des personnages extrêmement bien travaillés, La Compagnie noire vous fera découvrir des contrées inexplorées de la fantasy.

Le cycle ne pêche, selon moi, que par son premier tome « bien mais sans plus ». Voici mon conseil : si vous avez aimé le premier tome, poursuivez votre lecture et vous ne serez pas déçus! Si, par contre, vous êtes dans le même cas que moi, je ne peux que vous exhorter à lire les deux tomes suivants, qui sont proches du sans-faute. Après lecture du cycle complet, vous ne retiendrez que du positif. Pour ma part, je suis désormais un ardent défenseur de cette saga, et suis prêt à me lancer dans la suite de l’aventure. 

Nicolas

Publicités

2 réflexions sur “[Critique] Les Annales de la Compagnie noire: Les Livres du Nord

  1. Pingback: Les Annales de la Compagnie noire, tome 1 : La Compagnie noire « Scientas'Hic

  2. Pingback: Les Annales de la Compagnie noire, tome 2 : Le Château noir « Scientas'Hic

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s