[Critique] Mr. Nobody: le puzzle de Jaco Van Dormael

Jaco Van Dormael. Un nom qui n’évoquera peut-être rien pour vous. Pourtant, ce Belge est le scénariste-réalisateur de Toto le Héros (1991) et Le Huitième Jour (1996), deux fictions qui connaissent un important succès critique à leur sortie. Fort de cette réussite, Van Dormael s’attèle à l’écriture de son troisième long-métrage. Il lui faudra sept ans pour arriver au bout !

Mr. Nobody est l’un des projets européens les plus ambitieux de ces dernières années. Doté d’un budget de 33 millions d’euros, porté par des acteurs de renommée internationale, il est tissé des rêves les plus fous de Van Dormael. Des rêves brisés par l’échec commercial du film.

Echec mérité ? Œuvre incomprise ? Analyse !

Synopsis

Choisir sa mère ou son père ?  Sur le quai d’une gare, Nemo Nobody, neuf ans,  assiste à la séparation de ses parents. De cette décision découle une infinité de vies virtuelles.

Mais tant que Nemo n’a pas choisi, tout reste possible.

2092. Nemo Nobody est âgé de 118 ans. Dernier homme mortel, il se souvient et raconte sa vie, ses vies. Les habitants de ce futur s’interrogent : laquelle a-t-il vécu?

Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Il vaut mieux être bien arrimé à sa chaise pour suivre les quinze premières minutes du film. Qu’est-ce qui est le plus étrange ? Ce personnage unique qui connait un dizaine de morts différentes ? Ce type dans une ville futuriste, le visage recouvert de marques noires, qui interroge un vieillard persuadé d’avoir trente-quatre ans ? Cette scène de science-fiction dans l’espace ? Ou encore ce décor d’une blancheur immaculée, qui  réunit enfants et animal légendaire ?

Par la suite, le bébé qui deviendra Nemo se pose la question de sa propre existence (est-ce tellement surprenant pour un personnage dont le nom signifie doublement « Personne » ?). On se dit alors que le film prend une direction très philosophique. Le film sera d’ailleurs émaillé de réflexions sur la vie et la mort,  sur la difficulté de choisir. Par moments, l’un des « Nemo adulte » s’adresse à nous et nous explique, scientifiquement, l’origine du monde ou le fonctionnement de l’amour. Chargé le programme !

Mr. Nobody se présente donc comme un puzzle, que l’on remontera petit à petit. La particularité du film vient de la structuration de son récit. Ou plutôt de sa déstructuration. Van Dormael a imaginé une quinzaine de scénarios possibles s’articulant autour de Nemo, à partir du choix initial. Il explore une voie, revient en arrière, s’engage sur d’autres voies avant de revenir à la première. Mais derrière cette structure éclatée se cache un fond assez simple.

Enrobée par des réflexions philosophiques, narrée par l’intermédiaire d’un récit complexe car déstructuré se cache en réalité une histoire d’amour. Ou plutôt, trois histoires d’amour. Trois relations qui démarrent à l’adolescence et qui trouvent leur dénouement plus ou moins heureux  à l’âge adulte. Van Dormael accorde beaucoup d’importance à l’adolescence, « l’âge de tous les possibles » comme il le nomme. De manière poétique, il s’attaque aux premières romances de notre vie, à ses plaisirs et ses douleurs. Je regrette tout de même que l’une des idylles de Nemo prenne le pas sur les autres. Plus développée, moins négative, elle est perçue comme l’intrigue principale.

Mr. Nobody n’est pourtant pas un film à l’eau de rose, loin de là. Sans doute parce que Van Dormael est un formidable metteur en scènes des sentiments et qu’il est capable de nous transmettre des émotions subtilement. En l’espace de deux plans, il parvient à nous faire passer du rire aux larmes. Le ton léger du film n’empêche pas les scènes dramatiquement fortes (comme les crises d’Elise), ni les moments durs. Lors d’une séquence à la saveur aigre-douce, le père de Nemo oublie de serrer le frein de sa voiture et provoque un dramatique accident qui coûte la vie à une femme et son bébé. La scène est presque drôle : elle est prédite par un Nemo jeune et naïf, sur une maquette. Le plan suivant, une larme coule sur la joue du père de Nemo et nous ramène brutalement à la gravité de la situation.

Van Dormael figure selon moi parmi les meilleurs réalisateurs de notre époque. Il excelle dans la réalisation technique, mais aussi dans la mise en scène des comédiens. Ceux-ci sont excellents dans Mr. NobodyJared Leto est impeccable dans toutes ses interprétations de Nemo adulte. Van Dormael explique d’ailleurs l’avoir choisi pour sa capacité de transformation. Diane Kruger (Anna adulte), Sarah Polley (Elise adulte) et Linh-Dan Pham (Jeanne adulte) parviennent à faire ressortir une facette différente de Nemo, en interprétant magnifiquement des personnages aux caractères opposés. Les acteurs secondaires et les adolescents ne sont pas en reste ! Mention spéciale à Toby Regbo et Juno Temple, dont la romance d’adolescence semble si authentique.

Ce n’est donc pas sur le fond mais bien sur la forme que Mr. Nobody prend son envol, même si  Van Dormael multiplie les connexions vers des thèmes variés. Par exemple cette scène de l’accident a recours à l’effet papillon, déjà traité en profondeur dans le film réalisé par Eric Bress et J. Mackye Gruber. Il intervient également dans une scène de L’Etrange Histoire de Benjamin Button (David Fincher) de manière similaire à celle de Mr. Nobody. Et c’est bien là tout le problème du long-métrage de Van Dormael : d’autres films ont abordé les mêmes thèmes que lui, mais les ont travaillés plus en profondeur ou en ont fait leur sujet principal.

Au final, Mr. Nobody pose beaucoup de questions mais ne donne aucun élément pour faire avancer la réflexion. Face à la difficulté de choisir entre deux voies, quelle est la réponse du film ? Emprunter une troisième voie, perpendiculaire aux deux autres… « Tout ça pour ça ? », est-on en droit de se demander… Certes, pendant le film, et dans les heures qui suivent, on se surprendra à se demander : « ai-je fait les bons choix dans ma vie ? » Mais rapidement, on passera à autre chose. Une longue démonstration pour une évidence.

En réalité, la réflexion la plus importante porte sur la forme. Plus que la narration des mots, Mr. Nobody est la narration des images.

Ode au cinéma : la symphonie de Van Dormael

Comment lier de manière cohérente des scènes si différentes ? Comment passer d’une vie à une autre de manière fluide ? La magie de Mr. Nobody réside dans les raccords entre les séquences. Dans un seul film, Van Dormael réunit tous les types de raccord possibles : raccord dans le mouvement, raccord par analogie, raccord de regard,…  Je n’ai jamais vu une telle variété dans un film. Le cinéma est un langage qui possède sa propre grammaire et  Mr. Nobody en est le porte-drapeau.  Le film pourrait presque se comprendre sans une ligne de texte, tellement l’enchainement des images est cohérent, malgré la déstructuration du récit.

Tout est étudié jusqu’au moindre détail. Les plans renvoient les uns aux autres par leur composition ou par des leitmotivs visuels (le train, la feuille d’arbre, l’eau,…). Les différentes vies s’entrecroisent régulièrement et sont connectées entre elles. Nemo entame un mouvement dans une vie et l’achève dans une autre. Il voit à la télé un accident qu’il aura dans une autre vie. Il est allongé, endormi sur son lit et se réveille d’une longue hibernation dans le vaisseau spatial. Alors qu’il passe sa voiture au car-wash, le plan suivant enchaine sur Elise, trempée par la pluie. La liste est longue, inépuisable. Bien entendu, Van Dormael n’invente rien, tous ces raccords sont connus, mais je n’en avais jamais vu une utilisation si complète.

Ce qui paraitra pour ses détracteurs un méli-mélo d’images non structurées possède sa propre logique, visuelle. Si l’on ne parvient pas à la comprendre, ou simplement y adhérer, le film perd tout son intérêt.

Mr. Nobody n’est pas un film d’action, loin de là, mais il est rythmé, à sa façon. Je pense que le problème de Mr. Nobody se situe là. Il ne peut pas miser sur la profondeur de ses réflexions, mais ne peut pas non plus miser sur une débauche d’action. Coincé entre l’étiquette de film d’auteur et celle de film commercial, le film a peiné à trouver son public. C’est bien dommage, car le film ne méritait pas la désastreuse carrière qu’il a connue.

C’est un film d’apparence complexe mais qui contient toutes les clés pour son interprétation. Il fait partie de ces films qui sont plus intéressants au second visionnage. La première fois, on a l’impression que le récit part dans tous les sens, on ne sait pas jusqu’où on ira. En le visionnant une seconde fois, on peut mieux analyser les choses, d’autant plus qu’on sait à quoi s’attendre, et le découpage ne parait plus si éclaté.

Beau et coloré

Autre point qui divise les foules, l’univers visuel de Mr. Nobody. L’image est très lisse, très propre.  Les mauvaises langues parleront d’effet clip. On n’aime ou on n’aime pas. Dans ce cas-ci, je pense que cette esthétique convient très bien au film.

Van Dormael a créé dans ses films un univers qui lui est propre, très lumineux et très coloré (pour ne pas dire « flashy »). Le travail réalisé sur le décor est impressionnant, rien n’a été laissé au hasard, tout a été fignolé dans les moindres détails.

Si vous êtes attentifs à l’univers visuel, vous remarquerez par exemple que les séquences d’enfance, avant la séparation, utilisent toutes les gammes de couleurs possibles. Mais lorsque Nemo choisit l’une des filles, une couleur prend le pas sur les autres.  Au- delà du changement chromatique, c’est toute la grammaire cinématographique qui change en fonction de la vie qu’on suit. Ce qui est frappant par exemple dans l’histoire avec Anna, c’est la redondance entre les plans de l’adolescence et de l’âge adulte. Pour Jeanne, les arrière-plans sont souvent flous, manifestant le détachement dans lequel vit Nemo.

Mr. Nobody est un film extrêmement riche, vous pourrez le regarder dix fois, et découvrir des nouveaux éléments à chaque visionnage, pour peu que vous vous concentriez sur telle histoire ou tel concept.

Les effets spéciaux ne sont pas en reste. Les séquences de science-fiction (le futur et l’intrigue sur Mars) n’ont rien à envier aux superproductions hollywoodiennes.

Le montage sonore sert parfaitement le récit. Il comprend beaucoup de références à d’autres films, certaines pistes ayant été popularisées par des œuvres comme Big Fish de Tim Burton (la chanson Everyday de Buddy Holly), La Ligne rouge de Terrence Malick (via god yu tekem laef blong mi composée par Hans Zimmer) ou encore Fight Club de David Fincher (Where is my mind ? des Pixies). Pierre Van Dormael, frère du réalisateur, a également composé certaines musiques du film avant son décès. On baigne tantôt dans une atmosphère rétro- nostalgique, tantôt dans une musique légère qui colle bien à l’ambiance du film. J’ai personnellement apprécié cette bande sonore. Elle est à l’image du film, et possède ses qualités et défauts : variété, dynamisme mais au prix d’un effet « jukebox » qui renforce l’aspect clip.

Un film, deux choix

Mr. Nobody est un film difficile à évaluer. Parce qu’il est avant tout (selon moi) un exercice de style dont l’intérêt dépend plus de la forme que du fond, ce film sera perçu comme une œuvre magnifique par les uns, comme digression inutile et inintéressante par les autres.

Personnellement, je ne suis pas fan des films poético-contemplatifs, mais l’univers de Jaco Van Dormael, ses qualités de réalisateur et de scénariste, le perfectionnisme de son travail m’ont pleinement convaincu. Pour moi, Mr. Nobody est un chef d’œuvre de synthèse et d’équilibre.  Une bible du langage cinématographique que l’on étudiera dans les prochaines décennies.

En fin de compte, votre choix est beaucoup plus simple que celui de Nemo Nobody et se résume à voir ou pas le film. L’infinité de possibilités qui s’ouvre en le visionnant  me parait tout de même nettement plus prometteuse !

2010, scénario et réalisation de Jaco Van Dormael. Avec Jared Leto, Diane Kruger, Sarah Polley, Linh Dan Pham. Durée: 138’ (version courte) ou 155’ (version longue)

Nicolas

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Une réflexion sur “[Critique] Mr. Nobody: le puzzle de Jaco Van Dormael

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