[Critique] Des Fleurs pour Algernon: le bonheur et l’intelligence sont-ils compatibles?

Charlie Gordon est un simple d’esprit travaillant dans une boulangerie. Le soir, il fréquente les cours pour attardés de la psychologue Alice Kinnian. Il veut devenir intelligent, être normal. Et cela tombe bien, le Pr. Nemur et le Dr. Strauss sont parvenus à décupler l’intelligence de la souris Algernon grâce à un traitement révolutionnaire. Prochaine étape : l’expérimenter sur un sujet humain.

Après l’opération, l’intelligence de Charlie s’éveille peu à peu. Il redécouvre alors le monde qui l’entoure et voit sous un jour nouveau les évènements de sa vie antérieure. Sur le plan affectif, il explore des sentiments qu’il n’éprouvait pas auparavant.

Mais une question se pose : les effets de l’opération sont-ils permanents ?

 

Des Fleurs pour Algernon, de Daniel Keys (1966)

Des Fleurs pour Algernon est centré sur Charlie Gordon et est d’ailleurs rédigé de son point de vue. Le texte est un assemblage des comptes-rendus qu’il remet aux psychologues. Ce procédé intelligent nous permet de suivre l’éveil de Charlie, notamment par l’amélioration de son orthographe et de son vocabulaire. A aucun moment, nous n’aurons le point de vue d’un autre personnage. Nous sommes ainsi enfermés dans la vision de Charlie, sans échappatoire possible. Ce parti-pris possède ses qualités et ses défauts.

Il nous oblige par exemple à suivre un personnage auquel il est par définition difficile de s’identifier. Malheureusement, Charlie ne parvient pas à susciter notre empathie. Paradoxalement, on se retrouve dans la peau des chercheurs qui entourent Charlie : nous sommes d’abord protecteurs envers ce jeune homme qui nous apparait sympathique. Mais parallèlement à son intelligence se développent une arrogance et un sentiment de supériorité envers le monde dans lequel il vit. Charlie devient peu à peu irritant et l’identification au personnage en pâtit dangereusement. L’auteur est allé au bout de son idée, on ne peut pas l’en blâmer. Mais le risque de se détacher du personnage est bien réel.

Des Fleurs pour Algernon est un roman psychologique. Ici, la science-fiction se résume à l’opération que subit Charlie et sert de prétexte pour poser des questions qui restent toujours d’actualité. Charlie se bat pour prouver qu’il n’est pas qu’un cobaye, et qu’il était  déjà un être humain même quand il était simple d’esprit. La place des personnes souffrant d’handicap mental est au centre du récit.

Avec l’intelligence surgissent des problèmes et des responsabilités dont l’ancien Charlie n’avait pas conscience. Il ne parvient plus à trouver le bonheur qui était le sien. Plus il devient intelligent, plus il s’isole et plus il souffre. Vivre heureux dans l’ignorance ou malheureux dans la connaissance, c’est le dilemme auquel sera confronté Charlie. Ce dont il se rendra compte, c’est que l’intelligence n’est rien sans les relations affectives. L’intelligence ne peut survivre sans l’émotion.

Ses relations tumultueuses avec ses parents et sa sœur, Charlie les revivra au fil des souvenirs qui remonteront peu à peu à la surface. On assiste au combat que mène Charlie pour vaincre les traumatismes affectifs de son enfance.

Si le sujet m’avait fortement emballé,  sa concrétisation m’a déçu. Alors que le livre repose sur le ressenti de Charlie je n’ai pour ma part… éprouvé aucune émotion. L’histoire de Charlie devrait être poignante ; elle laisse pourtant indifférente.  Pourquoi ? Comme je l’expliquais plus haut, on n’a d’autre choix que de s’identifier à Charlie… mais je n’y suis jamais parvenu à cause de son comportement irritant. Le style de l’auteur est froid, comme un rapport médical (Daniel Keyes a été chercheur universitaire en psychologie) et ne retranscrit pas bien ce que vit Charlie. Certains éléments dramatiques sont expédiés en une ligne.

Après lecture du roman, j’ai eu l’étrange impression que son contenu se limitait au résumé en quatrième de couverture. Vous savez d’avance comment les évènements vont tourner. Le texte en lui-même ne m’a pas fait rêver : pas de surprises, pas de développement original.  Mis en situation de stress, Charlie revoit régulièrement des scènes de son passé. A la longue, ces flashbacks deviennent répétitifs, d’autant plus qu’on comprend les dessous de l’histoire bien avant Charlie.

Les thématiques sont en fin de compte assez peu développées, en tout cas beaucoup moins qu’espéré.  Pas facile d’adhérer à un roman psychologique… quand cet aspect n’est pas à la hauteur.

Il faut tout de même rappeler que ce roman a été publié en 1966 (sur base d’une nouvelle datant de 1959) et que son impact était naturellement plus fort à l’époque.  De manière générale, l’ambiance du roman est teinté des années soixante. Difficile d’expliquer pourquoi, mais on sent que l’approche psychologique du roman date de cette époque-là. Certains personnages en sont très représentatifs, comme cette artiste hippie que rencontre Charlie. Globalement, les autres personnages sont réduits à un trait peu flatteur : Alice est une pleurnicheuse, les scientifiques ne sont intéressés que par le prestige de leur découverte,…

Enfin, j’ai été intrigué par une incohérence du récit. La durée de vie d’une souris comme Algernon est de deux à trois ans. La logique voudrait que les effets du traitement soient analysés sur ce laps de temps, ce qui permettrait de déceler d’éventuelles anomalies. Dès lors, la décision du Pr. Nemur et du Dr. Strauss de l’appliquer si précipitamment sur un être humain parait peu crédible. Cela me choque d’autant plus que le traitement du texte est par ailleurs réaliste. Un détail peut-être, mais sur lequel repose entièrement Des Fleurs pour Algernon

 

Malgré son statut de classique de la littérature SF, Des Fleurs pour Algernon laisse une impression mitigée.  L’idée originelle est emballante, touchante, mais sa concrétisation est plate et ne m’a pas fait ressentir d’émotions fortes. J’ai été incapable de m’identifier à Charlie et encore moins aux autres personnages. J’ai attendu désespérément que le livre décolle et sorte des sentiers tracés, mais ce n’est jamais arrivé.

Je conseille Des Fleurs pour Algernon aux férus de psychologie et à ceux qui désirent prouver à leur copain/copine que la science-fiction ne se limite pas aux films futuristes comme Star Wars ou Transformers. Pour les autres, ce ne doit pas être une lecture prioritaire.

Nicolas

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4 réflexions sur “[Critique] Des Fleurs pour Algernon: le bonheur et l’intelligence sont-ils compatibles?

  1. Bonjour,
    Je pensais justement faire une critique de ce roman, lu en fin de lycée. Je me souviens avoir éprouvé de la tristesse. Car si la fin de l’histoire est prévisible et inéluctable, comprendre que le personnage va tout perdre, l’amour et sa compréhension du monde, une reconnaissance acquise auprès de ses pairs, est déstabilisant. Je parcourais ce roman en espérant avoir mal lu, m’être trompé, et non, tout se déroulait comme prévu, Charlie atteignait des sommets en intelligence, puis tout déclinait.

    Je n’ai pas oublié les conseils des scientifiques, il pouvait tout lire sauf la psychologie. En fait, cela lui aurait porté préjudice, l’empêchant d’être analysé correctement. Cela rejoint une remarque lue sur un forum de séduction : pour qu’une technique psychologique fonctionne, l’autre doit être désarmé, ou bien : si chacun utilise une technique psychologique, la situation se bloque.

    Je reste persuadé que cela l’a aidé à ne pas sombrer dans la solitude, car même au plus fort de son intelligence, il restait le psychologue, qui bien que ne pouvant pas le suivre intellectuellement, demeurait capable de l’analyser.

    Oui, l’intelligence peut être un frein au bonheur, de par les questions que l’on se pose, une compréhension plus fine du monde. Je pense que le bonheur dépend de l’innocence, que l’on retrouve chaque fois qu’on est incapable de comprendre, d’analyser une situation, qu’on est pris au dépourvu. On peut alors se connecter à ses tripes, à son ressenti, et du point de vu logique et intellectuel, on va faire des erreurs, mais c’est justement cette possibilité de suivre son ressenti, son coeur, qui est porteuse de bonheur.

    Voila pourquoice livre reste pour moi incontournable. Par la suite, les limites de la science fiction auront été repoussées, on ne s’étonne plus de rien maintenant, car on s’imagine que tout a déjà été exploré, imaginé, que rien ne sort de l’ordinaire.

    Pour ma part, le remède à ce désespoir de trop comprendre le monde, ce peut etre Philip K Dick. Dans le genre science fiction à base d’idées novatrices, je ne sais s’il y a plus poussé. On lui doit Minority Report, Paycheck, entre autres.

    Belle journée,

    Erick

  2. Merci pour ce commentaire très intéressant!

    En fait j’ai parcouru le roman dans la même optique que vous (en espérant me tromper sur la fin inéluctable) et c’est certainement de cette façon que l’auteur l’a écrit. Le plus important, c’est le processus entre l’éveil et cette fin inéluctable, mais le traitement de l’auteur ne m’a pas convaincu (tant sur la forme que sur le fond).

    La réflexion sur le bonheur du livre (et la vôtre) est juste, et, selon moi, « évidente dans la théorie » (notez bien les gros guillemets). Mais mettre en pratique cette réflexion est extrêmement difficile, et j’attendais du roman qu’il m’apporte quelque chose à ce sujet (par le développement de ses scènes,…), ce qui n’a pas été le cas. D’où ma déception.

    Ma conclusion est peut-être un peu dure, je pourrais recommander « Des Fleurs pour Algernon » à de nombreuses personnes autour de moi, si elles veulent lire un livre psychologique. Mais c’est vrai que par rapport à la SF, ce n’est pas celui que je conseillerais.

    Effectivement, Nemur et Strauss demandent à Charlie de ne pas lire de la psychologie pour cette raison. Par la suite, Charlie se détache complètement des psychologues, et c’est davantage Alice Kinnian qui l’aide à ne pas sombrer. Je pense qu’à ce moment, c’est surtout par sa maturité émotionnelle (que ne possède pas Charlie) qu’Alice parvient à le soutenir.

    En ce qui concerne Philip K Dick, je le connais surtout via ses adaptations à l’écran (Blade Runner, Minority Report,…) mais j’ai également lu « Ubik », qui est considéré comme l’un de ses romans les plus aboutis. Clairement, ses idées sont excellentes, par contre, je ne suis pas sûr que ses livres soient (beaucoup) plus heureux que « Des Fleurs pour Algernon ».

    Bonne soirée, au plaisir de vous revoir sur ce blog!

    Nicolas/Demisev

    • Bonjour Nicolas,

      En effet, je reste convaincu que celui qui cherche la perfection ou qui s’élève au- dessus de ses semblables(par l’intelligence ici) s’isole car il n’a plus aucun pair, personne avec qui échanger. D’où l’importance de ne pas être parfait!

      Pour Philip K Dick, c’est vrai que le bonheur semble interdit de sa littérature. C’est plutôt le règne de la dépression, du glauque. Mais on vient le voir pour s’éveiller à de nouvelles idées, c’est tout.

      AU plaisir d’échanger, de nouveau!

      Erick

  3. Pingback: Daniel Keyes – Des fleurs pour Algernon « Les notes d'Eumene de Cardie

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