Le deus ex machina : la plus grande hérésie de l’Auteur

Alain Damasio a beau avoir composé un chef-d’œuvre avec La Horde du Contrevent, il n’en a pas moins commis un crime dramaturgique impardonnable ! Comme vous l’avez découvert en lisant ma critique , il a recours à un deus ex machina brutal. Vous avez probablement déjà lu ou entendu cette expression, mais savez-vous bien ce qu’elle signifie ?

Pour appuyer cet article, j’ai recours à deux livres consacrés à la dramaturgie :

  • Story, de Robert McKee
  • La Dramaturgie, d’Yves Lavandier

Note : Pour ne pas vous gâcher la surprise dans les œuvres que je cite en exemple, je me contente de donner une description général des deus ex machina. La description détaillée se trouve entre les balises « SPOILER ».

La situation de départ : dans La Horde du Contrevent, la Horde doit faire face à un ennemi terrifiant, dont la puissance est telle que Golgoth et sa troupe n’ont aucune chance de s’échapper. Oui mais voilà, un personnage extrêmement puissant, presque légendaire, apparait subitement. Ce personnage, dont on ne sait pas grand-chose, n’a été mentionné que brièvement auparavant. Il n’a, à priori, aucune raison d’être à cet endroit. Étant donné la situation, ce personnage surprise ne prend pas la peine de donner des explications, il se contente d’ordonner à la Horde de lui obéir aveuglément. Lui, bien entendu, sait comment contrer leur adversaire et sauve ainsi la petite troupe. Nous ne le reverrons jamais plus par la suite, et nous n’en saurons pas plus.

SPOILER

Je fais naturellement référence au sauvetage de la Horde par Te Jerkka (le maitre d’armes d’Erg), face au Corroyeur

FIN SPOILER

Nous pourrions donc définir le deus ex machina comme un évènement  ou un personnage dont l’intervention improbable et inattendue apporte un dénouement inespéré à une situation sans issue.

L’expression signifie littéralement « dieu issu de la machine ». Elle désignait, dans le théâtre grec, la machinerie par laquelle un dieu faisait son apparition, et résolvait une situation désespérée. Par extension, c’est l’intervention même du dieu. A en croire McKee et Lavandier, le recours au deus ex machina était déjà mal vu à l’époque, même s’il était plus acceptable. Voilà pour le paragraphe historique.

Les exemples de deus ex machina sont nombreux, et les meilleurs auteurs n’y échappent pas ! Ainsi, Tolkien en use dans le dernier tome du Seigneur des Anneaux.

SPOILER

Le Retour du Roi

Même le père fondateur Tolkien a cédé à la tentation!

Au cœur de la Montagne du Destin, Sauron a été vaincu. Son anneau est parti en fumée, tout comme Gollum. Frodon et Sam sont, eux, résignés à mourir. Leur malheureux rocher est entouré par un torrent de lave. Ils sont asphyxiés par la fumée et la chaleur ardente, et leur vision se trouble.

Mais au loin, des formes se détachent dans le ciel et grossissent peu à peu. Ce sont les Aigles, volant au secours des deux hobbits…

Ce n’est pas la première fois que Tolkien nous fait le coup des aigles (souvenez-vous de la manière dont Gandalf s’échappe des griffes de Saroumane).

L’armée des morts qui permet de renverser la bataille de Minas Tirith est également un improbable deus ex machina. Quelle que soit la justification que peut apporter Tolkien (les lâches qui ont déserté des batailles il y a bien longtemps paient leur dette et se libèrent de la malédiction…), il met au service des protagonistes une armée invincible sans laquelle Sauron serait, aujourd’hui encore, le maitre de la Terre du Milieu.

FIN SPOILER

La fin du premier Jurassic Park (Steven Spielberg, 1993) est considérée comme l’un des deus ex machina classiques de notre époque.

SPOILER

Alors que les survivants sont coincés par des vélociraptors dans le hall d’entrée du parc et sont sur le point d’être dévorés, le tyrannosaure surgit et attaque les vélociraptors. Une lutte spectaculaire s’engage entre les dinosaures, tandis que les survivants prennent la fuite.

Certes, le T-rex intervient auparavant, mais sa présence à cet endroit, à ce moment précis relève de la pure coïncidence. D’autant plus qu’il sauve les personnages en s’attaquant exclusivement aux vélociraptors.

FIN SPOILER

Mais le deus ex machina le plus traumatisant qu’il m’ait été donné de voir est le fait de Tanith Lee. L’écrivaine résout l’intrigue de La Déesse voilée, premier tome de sa trilogie La Saga d’Uasti, par une intervention improbable, imprévisible. Si vous avez un peu de temps à consacrer à cette saga (très intéressante par ailleurs, avec son atmosphère unique), vous tomberez des nues.

SPOILER

Le premier tome de la trilogie s’achève de manière aussi abrupte qu’inattendue!

Après de nombreuses péripéties, Uasti a atteint les confins du continent. Elle n’a toujours pas compris qui elle est réellement. Elle n’est toujours pas capable de regarder son visage monstrueux, dissimulé derrière un masque. Elle n’a toujours pas brisé la malédiction du sorcier Karrakaz. Elle erre sur la plage quand, soudain, une chose ovale et lumineuse se pose sur la plage. De la chose sortent des êtres humains…

Je vous passe les détails, mais il s’agit d’un vaisseau spatial dont l’ordinateur de bord a été attiré par l’aura d’Uasti. Grâce à leur technologie, les humains/extra-terrestres parviennent à lire l’inconscient d’Uasti. Celle-ci est en fait la dernière représentante d’une civilisation qui a régné sur la terre,  des quasi-dieu. Le visage d’Uasti n’est pas monstrueux, mais au contraire d’une telle beauté qu’elle en parait surnaturelle. Son vrai nom est Karrakaz, le sorcier n’est qu’une projection de son esprit. Uasti/ Karrakaz a vécu un traumatisme dans son enfance. Alors que sa civilisation disparaissait, exterminée par une maladie, un  prêtre un peu fou martelait que c’était la fin du monde, due à l’arrogance de cette civilisation. Uasti/Karrakaz a été à ce point marquée par ce discours qu’elle l’a intégré dans son subconscient.

Je résumé beaucoup (et mal), mais c’est l’idée. Vous comprenez bien que cet élément de science-fiction (qu’on ne retrouve à aucun autre moment), dans un univers de fantasy classique (pas de magie à l’exception d’Uasti, aucune créature magique,…) est incongru.

FIN SPOILER

Vous remarquerez que, bien souvent, le deus ex machina est placé à la fin de l’intrigue… ce qui le rend d’autant plus inacceptable. Le deus ex machina de La Horde du Contrevent est un peu particulier, puisqu’il prend place au milieu du bouquin et laisse une chance à l’auteur de se rattraper. Mais le procédé reste frustrant.

Avoir recours à un deus ex machina n’est pas interdit (rien ne l’est en dramaturgie !), mais un tel procédé est dérangeant et décevant. Pourquoi ?

Tout d’abord parce qu’il fait intervenir le hasard. La vie est certes faite de hasards, de coïncidences parfois à ce point énormes qu’on se demande si quelqu’un (ou quelque chose) ne les a pas programmées ! Mais lorsque vous vous plongez dans une fiction, vous savez qu’il y a un auteur derrière, même s’il fait tout pour se faire oublier. Dans une fiction, il n’y a pas de hasard, seulement ce que l’auteur a décidé d’inclure dans son oeuvre.

Les deus ex machina nous rappellent brusquement la présence de l’auteur, et nous font dès lors « sortir » de la fiction. Ce mécanisme  peut être légitimement perçu comme une faiblesse de l’auteur. Il est en effet beaucoup plus facile de placer ses personnages dans des situations désespérées que de les en faire sortir sans aide extérieure. Avoir recours à un deus ex machina est déloyal vis-à-vis de l’audience : l’auteur fait monter le suspense en plaçant ses personnages dans une position critique, puis use d’un subterfuge pour les sauver.

Un autre problème du deus ex machina est qu’en général, le héros est sauvé en ayant un comportement passif, plutôt que d’être actif, que d’agir pour s’en sortir par ses propres moyens. Traditionnellement, un protagoniste actif est plus intéressant.

Bien entendu, on parle ici de dramaturgie « académique ». Dans son livre Story,  McKee mentionne certains films d’arts et d’essais, dont la structure repose sur des coïncidences, plutôt que sur des liens de cause à effet. Ces films relèvent de l’exception, la plupart des cas que vous rencontrerez en SF, fantastique et fantasy sont des erreurs de l’auteur. De son côté, Yves Lavandier souligne que dans les contes de fées destinés aux enfants, la présence d’un deus ex machina sera bien plus tolérée.

Comme bien souvent, l’humour possède également ses propres règles! Un deus ex machina mis en œuvre de manière satirique aura toutes les chances d’être accepté par le lecteur/spectateur. Nous en possédons un exemple très récent dans The Expendables 2, avec l’entrée en scène de Chuck Norris (ma critique).

SPOILER

Le deus ex machina a un visage… celui de Chuck Norris!

Les Expendables sont acculés dans une ville abandonnée. Retranchés derrière des carcasses de voitures, ils sont cernés par des soldats et par un char d’assaut ennemi. Soudain, le char explose ! Des balles fusent de partout, comme si une armée entière s’attaquait aux soldats ennemis ! Ceux-ci sont massacrés sans avoir pu réagir, au grand étonnement des Expendables. Et puis, sur fond de musique de western, Chuck Norris fait son entrée.

FIN SPOILER

Bien entendu, Chuck Norris est un deus ex machina, mais il s’agit d’autodérision. Le côté « n’importe quoi » est totalement assumé et fait référence aux « légendes » qui entourent l’acteur sur internet.

Pour terminer, voici quelques autres exemples de deus ex machina. Les commentaires sont ouverts pour que vous puissiez partager vos propres exemples et vos remarques! Merci de signaler les paragraphes dans lesquels vous révélez des éléments de l’intrigue !

  • Les Chroniques de Krondor. Dans le dernier tome, Ténèbres sur Sethanon (Raymond E. Feist, 1986). J’ai lu cette saga il y a quelques années déjà, mais je n’oublierai jamais la fin… dans un sens négatif. Le stéréotype de l’ « happy end » kitsch.
  • La Guerre des Mondes (H.G. Wells, 1898): ce classique de la littérature s’achève sur un deus ex machina. Il est certes, frustrant, mais au moins trouve-t-il une justification scientifique. Je pense qu’il s’intègre également très bien dans message de l’auteur.
  • Shaun of the Dead (Edgar Wright, 2004): la situation critique final se dénoue par un deus ex machina, grand classique des films de zombie !

Nicolas

Références :

McKee (Robert), Story, Paris, Dixit, 2010

Lavandier (Yves), La Dramaturgie, les mécanismes du récit, Cergy, Le Clown et l’enfant, 2011

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6 réflexions sur “Le deus ex machina : la plus grande hérésie de l’Auteur

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  2. Pingback: [Analyse] « Helix , un double twist tortueux | «Scientas'Hic

  3. Merci pour cet article, j’aime beaucoup la manière dont tu écris. Je trouve que c’est très bien structuré. Et si je devais citer un Deus Ex Machina, je pourrais nommer Le Monde de Narnia. Mais je le trouve très bien intégré et justifié.
    SPOIL
    Lorsqu’on s’aperçoit qu’Aslan est en fait encore en vie. Alors qu’on a vu la Sorcière le sacrifier sur la table de pierre (je crois que c’est ainsi qu’on l’appelle) à la place de Edmound. Il a survécu parce que la sorcière ne savait pas que lorsqu’un innocent se sacrifie à la place d’un traître, la table se brise et la mort fait demi-tour.
    Aslan apparaît donc comme par miracle à la guerre aider les enfants. Et tue la sorcière.

    • Merci pour ton commentaire, et content que ça t’ait plu!

      Oui je me souviens vaguement de cette scène dans Narnia, je n’ai vu le film qu’une fois, il y a qqes années (et je n’ai pas lu le livre). Mais il y a tellement d’exemples à citer! Dans les « gros » de la cuvée 2015 au cinéma il y a par exemple « Le Réveil de la Force » (à la fin de l’affrontement final)

  4. Bon, j’avoue, j’ai lu un peu en diagonal -comme toujours-, mais le sujet m’intéresse vachement et l’exemple de la horde du contrevent, chef d’oeuvre de la fantasy française -si, si-, m’a convaincu de réagir.

    Pour moi, l’apparition de Te Jerkka n’était pas un deus ex machina mais simplement le choix d’introduire un nouveau personnage et de renforcer l’univers comme l’impression de dangerosité du monde. L’auteur aurait très bien pu ne pas faire intervenir le corroyeur, et au regard de la qualité de son travail, j’ai pas de mal à croire qu’il aurait pu trouver une solution pour que la horde s’en sorte d’elle-même.

    Ceci étant dit, cette tendance à critiquer le deus ex machina me frustre. Bien sûr, il y a pléthore d’oeuvres où ils sont flagrants, stupides et gâchent totalement ce que l’auteur avait construit, mais une histoire EST une histoire. Dans un immense monde de fantasy par exemple, chaque rencontre entre personnages est déjà un deus ex machina. Chaque évènement, chaque réaction, chaque dialogue, chaque ligne d’une histoire inventée est un deus ex machina. Pour moi, dans une histoire, tout est deus ex machina, puisque justement l’auteur a le total contrôle et le but est de divertir, de faire rêver ou d’enseigner, et non pas de simplement raconter une tranche de vie.

    Harry Potter sans deus ex machina n’aurait pas été le seul survivant de Voldermort et aurait vécu comme un moldu toute sa vie, à rentrer des nombres dans un tableau excel pendant 40 ans. Ca fait quand même une histoire moins grandiose.

    Voila. Alors je sais pas si c’était très clair -j’en doute- mais j’espère que tu exécras moins ces deus ex machina, inhérent à chaque histoire qui mérite d’être racontée.

    • Tout d’abord, merci pour ton commentaire très intéressant !

      Alors oui, tout est fiction, c’est vrai que quelque part « tout est deus ex machina », parce que tout naît de l’imagination de l’auteur. Là-dessus, je suis d’accord avec toi, et dans un autre article, j’écris d’ailleurs (en parlant d’une technique narrative) : « [ça] donne l’impression que l’auteur manipule l’histoire de manière arbitraire (c’est d’ailleurs le cas dans toutes les fictions, mais vous n’êtes pas censés le ressentir) ».

      Il est là le problème :pour moi, à partir du moment où l’auteur commence à écrire les aventures de ses personnages, ceux-ci acquièrent une vie propre qu’il doit respecter, il doit en quelque sorte les laisser se débrouiller tout seul. Ou du moins, donner cette illusion au lecteur/ spectateur. Quand tu plonges dans l’univers d’un bouquin (ou d’un film,…), tu te laisses porter par l’histoire, les personnages, les enjeux, et tu oublies, le temps de ta lecture, que c’est une fiction. En tout cas, tu visualises tes personnages, ce qui se passe, pas un type en train de taper le roman sur son PC. Pourtant c’est exactement ce qui arrive quand un événement venu de nulle part interfère. Tu sorts de l’univers, et tu te dis « ah ouais, c’est l’auteur ».

      De plus, quand l’auteur fait monter le suspense et qu’il place ses personnages dans une situation critique, il suscite des attentes. S’il ne permet pas aux personnages de s’échapper par eux-mêmes, de façon crédible, il provoque une déception, une frustration chez le lecteur/ spectateur, qui soudainement se rappelle que l’auteur est là, derrière, et que, s’il est facile de mettre ses personnages en danger, il est beaucoup plus difficile de les en faire sortir de manière crédible. Parfois, la qualité de l’œuvre fait qu’on pardonne le deus ex machina, comme La Horde du Contrevent (qui pour moi n’est pas seulement un chef d’œuvre de la SF française, mais un chef d’œuvre de la littérature (française et internationale) tout court, appelé à devenir un classique !) ou Harry Potter. Au passage, c’est amusant que tu le mentionnes. J’ai écrit un article sur le tome 7, où je fais justement remarquer que ça reste la grosse incohérence de l’histoire. Il y a aussi, je pense, que plus le deus ex machina arrive tôt, mieux on l’oubliera, tandis qu’un deus ex machina en fin de récit va laisser un goût amer.

      Après, je suis d’accord qu’il y a parfois des purs hasards dans la vie et qui ne sont pas acceptables dans un livre… justement parce que c’est une fiction, et que rien n’est laissé au hasard dans un récit. Oui, c’est très schizophrénique comme raisonnement, mais en résumé les lecteurs/ spectateurs savent qu’ils sont dans une fiction (ou alors, ils sont pris dans la Matrice !), mais la plupart ne veulent pas qu’on leur rappelle quand ils lisent. D’ailleurs, je ne pense pas que le deus ex machina soit une tendance (en tout cas, dans le sens d’une mode passagère qui serait apparue ces dernières années), à certaines époques, ça ne dérangeait pas, mais on est dans une époque où ça dérange, et ça n’est pas près de s’arrêter.

      Pour ce qui est de Ter Jekka, sa présence a peut-être un sens, peut-être même celui que tu proposes (même si honnêtement, je n’y crois pas. La Horde du Contrevent n’a pas besoin de ça pour que son univers ait l’air dangereux). Quand je l’ai lu, je me suis aussi demandé pourquoi Damasio, au vu de la qualité de son travail, en était arrivé là. Il est hyper méticuleux, a un sens du détail incroyable, et a intégré son histoire dans un tout cohérent. Et parfois, certains auteurs jouent volontairement avec le deus ex machina, ça fonctionne quand c’est au service de l’histoire. Est-ce que le cas avec cette scène ? Je le demanderai à Damasio, si un jour j’en ai l’occasion xD

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