Prometheus : la meilleure défense, c’est l’attaque! Exprimer à haute voix ce que pense le spectateur!

Ce week-end, j’ai revu Prometheus, premier film auquel j’ai consacré une critique sur ce blog (nostalgie, nostalgie). Ce second visionnage, sur la petite lucarne cette fois-ci, m’a permis de relire mon texte avec un peu de recul et d’y apporter un complément, du point de vue de l’analyse filmique.

Attention, spoilers ! Cet article s’adresse à celles et ceux qui ont vu le film !!

Comme beaucoup, j’avais été étonné par la faiblesse de l’argumentation d’Elisabeth Shaw et Charlie Holloway, concernant « l’invitation » des Ingénieurs. Dans ma critique, j’écrivais, à propos du démarrage de l’intrigue : « Si le faisceau d’indices vous semble mince pour une telle déduction et bien… tant pis pour vous ! Nous n’en saurons pas (beaucoup) plus. » Cette affirmation est toujours vraie, cependant, elle est à nuancer, du point de vue des auteurs.

Rappel des faits : le film débute par la mise au jour d’une peinture rupestre, en Ecosse. Deux scientifiques, Elisabeth Shaw et Charlie Holloway, ont fait une découverte importante. Mais laquelle?  Quatre ans plus tard, à bord du vaisseau Prometheus, David (qu’on identifie rapidement comme un androïde), gère le vaisseau en attendant le réveil de l’équipage. Peu après, celui-ci sort d’hibernation.  On enchaine alors rapidement sur le briefing de mission.

Ce briefing est une scène-clé, qui se devait d’être parfaitement négociée par les scénaristes, car elle apporte une réponse à la question que se pose le spectateur depuis 15 minutes : « que signifient ces peintures qui ont apporté une telle joie aux scientifiques ? » Le premier acte du film repose sur cette interrogation, il est donc fondamental d’y apporter une réponse satisfaisante.

On a trouvé plein de belles peintures dans des grottes!

« Et vous savez quoi? Des gugusses intergalactiques nous invitent à une party! »

Les scénaristes ont opté pour une scène classique du sous-genre science-fiction horrifique. Ce type de séquence « briefing » permet de condenser un grand nombre d’informations, en les transmettant au spectateur verbalement. Bref, le moment tant arrivé est attendu : pourquoi l’équipage est-il à bord du Prometheus ? Pourquoi sommes-nous assis dans cette salle de cinéma ? L’hologramme de Peter Weyland parle de vie, de mort, des origines de notre existence, de David qui est comme un fils pour lui. Puis il cède la parole à Elisabeth et Charlie.

Ceux-ci énoncent les données à leur disposition: les peintures de la caverne écossaise sont similaires à d’autres retrouvées dans des civilisations n’ayant aucun lien entre elles et appartenant à des époques différentes. Tadam ! Toutes ces peintures désignent une seule constellation dans l’espace, qui abrite une planète habitable.

Là, vous vous dites intérieurement : « mais…. C’est du pipeau tout ça… » Vous épiez vos potes assis à côté de vous, en vous demandant s’ils partagent votre opinion. C’est alors qu’un rouquin à crête balance d’un ton bourru  « Alors on est là parce que vous avez trouvé des dessins dans une caverne ? ». Ne cherchez pas dans la salle ou sur votre canapé, ce courageux rouquin est un personnage du film. Vous êtes soulagés que quelqu’un ait posé la question à votre place, et vous guettez la réponse des scientifiques.

Charlie répond « oui », Elisabeth « non ». Cette dernière explique alors l’hypothèse qu’elle a émise à partir des faits : il s’agit d’une invitation de la part de nos créateurs, les Ingénieurs. Éclats de rire du biologiste qui se demande si Elisabeth compte balayer aussi sec le darwinisme (notez qu’il n’a pas tord, la sélection des espèces, il va bientôt la voir de près).

Le biologiste et le Rouquin à crête se font les porte-paroles des spectateurs. De sacrés emmerdeurs, qui seront confrontés à la sélection naturelle des espèces!

Elisabeth va-t-elle ajouter des arguments scientifiques ? Non, elle répond simplement « J’ai choisi de croire ». Et boum, en quelques lignes de dialogues, les scénaristes ont repris le contrôle de la situation.

Vous ne comprenez peut-être pas, alors voici de quoi il retourne.

Première étape. Le rouquin prend la parole pour le spectateur. Il dénonce la faiblesse des indices d’Elisabeth Shaw, et vous hochez la tête, entièrement d’accord avec lui. Pris dans la fiction, vous oubliez que les scénaristes s’expriment à travers lui, et qu’ils dénoncent par conséquent leur propre faiblesse.

Pourquoi feraient-ils ça ? Pour plusieurs raisons. La première, c’est que « faute avouée, faute à moitié pardonnée »… enfin presque.  Pour les scénaristes, c’est une manière de dire au spectateur « ok, c’est pas top pour le moment, mais t’inquiète, on est au courant et on gère la situation ». En prenant l’initiative d’exprimer à voix haute ce que vous pensez, ils vous empêchent de ruminer le problème, et donc de décrocher. Ils savent que vous n’êtes pas (complètement) idiots, et que vous vous poserez la question. Plutôt que de l’éluder, les scénaristes la mettent sur la table.

En fait, ce procédé est très utile pour couvrir un « trou narratif », un problème de cohérence dans le récit. Si le scénariste ne veut pas (ou ne peut pas) combler le trou, il peut utiliser ce mécanisme, qui consiste en ce qu’un personnage pose la question pour le spectateur. Et c’est là que la magie opère : même si aucune réponse n’est donnée, le problème est évacué. Le simple fait de mentionner le problème est rassurant.

Prenez Terminator (1984, James Cameron). Le film  met en place une « boucle temporelle » : 2029. John Connor et les survivants humains sont sur le point de vaincre les machines. Pour remporter la guerre, celles-ci créent une machine à remonter le temps, et envoient un robot Terminator en 1984 pour tuer Sarah Connor, la mère de John.  Celui-ci expédie à son tour un jeune officier dans le passé, Kyle Reese, pour protéger sa mère. John Connor envoie Reese au casse-pipe en sachant qu’il sera son père !

Les voyages temporels provoquent toujours des débats : sont-ils possibles ? Dans quelles conditions ? Le cas de Terminator est particulier: pour que John Connor existe, il faut nécessairement que la guerre ait lieu et que Kyle soit envoyé dans le passé.  D’un autre côté, c’est John Connor qui permet aux humains de remporter la guerre, il est impératif qu’il vive ! James Cameron et Gale Anne Hurd,  les scénaristes, évoquent le problème à la fin du film, via Sarah Connor. Alors quelle enregistre ses mémoires, la jeune femme se pose la question, tant pour elle-même et John Connor que pour les spectateurs : est-ce que John enverra Kyle dans le passé, sachant qu’il est son père ? S’il ne le fait pas, il pourrait ne pas exister… C’est en réalité tout l’équilibre des voyages temporels qui est sous-jacent. La réponse de Sarah Connor? « On peut devenir fou à réfléchir sur ce genre de choses ». Voilà, circulez, ça ne sert à rien de se casser les neurones sur le problème!

« Mon fils va naitre avant son père? J’y comprends plus rien moi! »

Ne pas donner d’explication, comme dans Terminator,  est une première solution. Fournir une réponse « inattaquable » en est une autre, et c’est ce qu’ont fait les scénaristes de Prometheus ! Le rouquin et le biologiste ont, en une réplique chacun, fait voler en éclats les arguments d’Elisabeth. La réponse de celle-ci est imparable : « J’ai choisi de croire. »  Boum! Raccord Cut! Scène suivante!

Nous sommes passés du domaine scientifique à la foi « religieuse ».

Durant tout le film, il sera question de croyance quasi religieuse : Elisabeth veut croire qu’elle trouvera une réponse à nos origines, elle croit que les Ingénieurs apporteront une réponse satisfaisante. Et même quand elle a appris que les Ingénieurs ont voulu détruire l’espèce humaine, elle croit toujours, même si les réponses qu’elle veut obtenir ne sont plus les mêmes qu’au début.

Elisabeth Shaw sait que les faits matériels sont faibles, mais son hypothèse, son extrapolation, repose sur une croyance. Elle ne demande pas que l’on se rallie à des faits scientifiques, mais à ce qu’elle croit. Et contre ça, il n’y a rien à dire. Contester des hypothèses scientifiques est « facile », pour peu que vous ayez des preuves de ce que vous avancez. Mais contester la foi qu’un croyant porte en son « dieu », ce n’est plus la même affaire. C’est, par essence, un débat sans fin.

Peter Weyland adhère à cette croyance mais la traduit erronément en la possibilité de retrouver sa jeunesse auprès des Ingénieurs (comme on l’apprend par la suite). La question de savoir qui serait assez fou pour accepter de financer une telle expédition obtient par la même occasion une réponse.

Tout l’argument est là, à la fois génial et irritant.

Pourquoi prendre la peine de consacrer un article à cette scène de quelques minutes? Parce qu’elle démontre le professionnalisme des scénaristes de Prometheus. De manière concise, ils ont introduit leur personnage principal et ont justifié le démarrage de leur intrigue. Cette justification reste légère et critiquable, mais elle est présente. De « mauvais » scénaristes ne se seraient pas donné cette peine (ou en auraient été incapables). Cette scène de briefing n’a rien de révolutionnaire, mais elle témoigne d’un grand savoir-faire et d’une grande expérience. Que ce soit clair, je parle de savoir-faire « technique » (maitrise de l’écriture du scénario), pas du fond de l’histoire.

Justement, si les scénaristes sont au courant d’une faiblesse dans leur scénario, pourquoi n’ont-ils pas inventé d’autres indices ? Pourquoi n’ont-ils pas créé d’autres scènes introductives ? Tout dépend de ce qui leur a été demandé, et des exigences des producteurs et du réalisateur. Je pense que le parti pris de Prometheus était de limiter au maximum les scènes sur Terre, et d’aller au plus vite au cœur de l’action, au contact avec la civilisation extra-terrestre. En clair, la question n’est pas de savoir comment Elisabeth a appris l’existence des Ingénieurs, mais de savoir ce que ceux-ci ont à dire. Le but est de mener une réflexion sur nos origines.

Est-ce que le film a atteint cet objectif? C’est un autre débat.

Nicolas

Références:

Toutes les images liées à Prometheus sont issues du site officiel du film : http://www.prometheus-movie.com/gallery/

Pour en savoir plus sur le trou narratif de Terminator: consultez Story, de Robert McKee

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2 réflexions sur “Prometheus : la meilleure défense, c’est l’attaque! Exprimer à haute voix ce que pense le spectateur!

    • Bienvenue sur Scientas’Hic!

      Le film en lui-même était chouette, même si c’est dommage qu’ils aient gardé tout le mystère pour les suites. Ils travaillent toujours sur la suite d’ailleurs, apparemment Ridley Scott vient d’achever le scénario. A voir quand le film sera tourné!

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