[Critique] The City & the City: fantastique polar ou polar fantastique?

2009, China Miéville

The City & the City est une œuvre qui a fait parler d’elle dans la littérature de l’imaginaire. Elle a été récompensée par les prix les plus prestigieux (Prix Hugo du meilleur roman 2010, Prix Locus du meilleur roman fantasy 2010, Prix World Fantasy 2010 et j’en passe) et a été plébiscitée par la critique. C’est pourtant le mystère entourant son synopsis qui m’a attiré ! Le choix de beaucoup d’internautes de ne pas trop en dévoiler était assez intriguant. Il était question de deux villes coexistant sur un même territoire, d’habitants qui s’évitent…

La meilleure manière de percer un mystère, c’est de se jeter dedans, alors, allons-y!

 

Synopsis

Ville de Beszel, Europe de l’Est. Tyador Borlù est inspecteur à la Brigade des Crimes Extrêmes. Sa journée débute aux abords d’un skatepark : une jeune femme a été assassinée. Une prostituée peut-être ? La découverte n’est pas des plus heureuses, mais à priori, c’est une banale enquête qui s’annonce.

Bien évidemment, l’investigation prend une tournure inattendue. Elle mène Borlù vers l’autre ville : Ul Quoma.

Beszel et Ul Qoma, Ul Qoma et Beszel, deux villes- États entremêlées sur un même espace géographique, deux villes dont les habitants s’ignorent… La cohabitation n’est pas celle que vous imaginez, elle repose sur un concept que vous comprendrez au fil de votre lecture ; un équilibre précaire sur lequel veille la Rupture…

Un univers inoubliable

L’atout de The City & the City est indéniablement son univers original, qui repose sur le concept liant les deux villes. L’ambiance du livre évoque celle des romans et des films noirs de la belle époque. Beszel dégage une atmosphère de saleté et d’insécurité. Elle contraste avec Ul Qoma, à la fois jumelle et rivale, par des codes vestimentaires différents, des nuances de couleurs et des éléments de politique interne.

En situant son action dans les Balkans, Miéville nous propose en outre des noms de lieux et de personnages aux sonorités inhabituelles, ce qui contribue à son originalité.

Malgré son étrange postulat de base, Miéville parvient à rendre cet univers crédible et vraisemblable. Comment ? En affirmant des liens avec notre monde. Régulièrement, il fait référence à la position politique d’Ul Qoma et Beszel, vis-à-vis de l’ONU et des puissances étrangères. Cette œuvre apparait comme une uchronie fantastique.

De plus, les éléments de politique interne ancrent The City & the City dans notre réalité. Sans être un pamphlet politique, ce livre évoque fortement les relents nationalistes qui secouent l’Europe en ce moment. Les affrontements entre groupes nationalistes et unificateurs reflètent les tensions contemporaines.

The City & the City n’est pas du fantastique à proprement parler : vous n’y trouverez aucun aspect surnaturel. Le concept qui fonde le roman peut paraitre étrange et difficilement envisageable, mais il n’a rien de fantastique. Et pourtant, China Miéville nous fait adhérer à son idée de base. Il faut souligner cette réussite, car ce n’était pas gagné d’avance ! Les faits sont exposés de manière tellement naturelle qu’on n’en doute pas une seconde !

Dans l’introduction de son anthologie, Jeff VanderMeer définit le terme « New Weird »

S’il vous faut vraiment un point de repère, sachez que China Miéville est rattaché à un (sous-) genre littéraire spécifique: la New Weird. Ce terme, forgé au début des années 2000, recouvre grosso modo des œuvres de fantaisie urbaine.  L’auteur américain Jeff VenderMeer en est l’autre figure de proue. La New Weird succède à la Weird Fiction qui regroupait fin du XIXe- début XXe des auteurs tels que H.P. Lovecraft, Lord Dunsany, Clark Ashton Smith.

La clé de voûte de The City & the City est la relation qui unit et oppose les deux villes. Je n’irai pas plus loin dans la description de cette relation, parce que ce serait gâcher le délicat travail auquel s’est livré Miéville. Celui-ci vous fera découvrir son univers petit à petit. D’abord, un mot étrange, dont vous ne comprendrez pas bien la signification, attirera votre attention. Puis une réflexion de Borlù provoquera chez vous un froncement de sourcil, et vous vous demanderez : « qu’est-ce que ça signifie exactement ? » Petit à petit, les mots « éviser », « tramage », « rupture » et bien d’autres encore vous deviendront familiers.

Tout le mérite de Miéville est de nous faire pénétrer dans son univers en douceur, sans que nous ayons l’impression de lire un guide du routard déguisé. Le concept est suggéré petit à petit mais jamais expliqué de front. Un point positif, à accueillir chaleureusement donc, même si certaines facettes du concept restent obscurs à mes yeux. En définitive, je pense l’avoir compris, mais je n’en  suis pas sûr.

Cet univers est hypnotisant au point de faire passer l’intrigue et les personnages au second plan tant pour le lecteur que pour… China Miéville lui-même ?

Une intrigue déjà oubliée

Le problème dont souffre l’intrigue de ce livre, c’est qu’elle est obligée de patiner, le temps que Miéville nous ait familiarisés avec Beszel et Ul Qoma. Un temps d’adaptation est nécessaire pour ne pas noyer le lecteur dans les spécificités de cet univers.

L’intrigue commence en mode mineure. L’enquête progresse sur un rythme lent tandis que nous découvrons des composantes de la société. Il y a certes des révélations, mais aucune n’est suffisamment forte pour donner un coup de fouet à l’intrigue. En apparence, le récit prend une direction assez convenue. Je ne peux malheureusement en dire plus sous peine de spoiler. Ceci dit vous ne serez pas surpris d’apprendre que des secrets pouvant mettre en danger l’équilibre des deux villes sont au cœur de l’enquête.

Je commençais à m’impatienter un peu lorsque Miéville a brutalement enfoncé l’accélérateur. Et quand l’auteur britannique accélère, il ne passe pas une vitesse mais quatre ou cinq ! D’un coup, l’enquête s’emballe et les retournements s’enchainent à une vitesse folle, au point de me larguer  dans un développement confus et inattendu. Borlù enchaine révélation sur révélation, intuition sur intuition, le tout de manière très alambiquée, il faut le dire. Je n’ai jamais été un grand génie en ce qui concerne le genre policier, mais tout de même, je ne suis pas sûr d’avoir compris certains raccords après deux lectures!

De l’inattendu ? Chouette ?! Oui et non. C’est vrai que Miéville préserve jalousement son secret jusqu’au terme du roman. C’est vrai qu’il parvient à perdre son lecteur dans un labyrinthe, à lui faire douter de ses convictions, mais pour ce faire, il a recours à des intuitions que l’on qualifiera de « téléphonées » dans le chef de Borlù. Surtout, il sort de son chapeau des informations auxquelles le lecteur ne pouvait pas avoir accès. Le final n’est franchement pas simple à suivre, parce qu’il faut ingurgiter quantité de nouvelles données balancées dans un tourbillon d’évènements. Je ne qualifierais pas le final d’haletant, mais on en ressort tout de même un brin essoufflé !

La manière dont Miéville mène son intrigue ne m’a donc globalement pas convaincu. A cause de ce point d’accélération brutale (que je place à environ 60-70% du roman), j’ai eu l’impression qu’entre le (vrai) démarrage de l’intrigue et sa conclusion, il n’y avait pas vraiment de développement.

C’est sans doute le plus grand reproche que j’ai à l’encontre de The City & the City : le temps que l’univers soit mise en place et que l’intrigue soit posée… il est déjà temps de conclure ! Ce livre aurait mérité un traitement plus long !

Tout cela fait qu’il est difficile d’entrer dans l’enquête de Borlù. Le protagoniste n’est pas non plus doté d’un charisme flamboyant. On ne possède pas beaucoup d’éléments quant à sa vie privée et sa personnalité effacée le laisse transparent. Ce constat est valable de manière générale pour tous les personnages. Aucune surprise, aucune saveur. Leurs interactions ne sont pas plus excitantes. Amicales ou antagonistes, cela revient au même, elles ne sont pas assez épicées.

Au contraire des deux villes, les personnages manquent d’âme et de consistance. Curieux. Peut-être Miéville s’est-il laissé emporter par le monde qu’il avait créé, au point de laisser de côté, volontairement ou pas, les autres composantes de son roman.

Un livre d’ambiance

The City & The City est une curiosité à découvrir. Au croisement entre le film/roman noir et la fantaisie urbaine,  ce récit est une belle tentative, malheureusement inaboutie. Il faut certes encenser Miéville pour les qualités de son univers et son originalité, mais cet aspect ne fait pas oublier les autres pans de l’histoire, trop peu développés, trop classiques.

Je ne regrette pas l’aventure, même si je suis un peu déçu, vis-à-vis de ce que j’en attendais. The City & the City est le genre de livre qui se détache suffisamment de la mêlée pour qu’on s’en souvienne. Quand on me demandera  de citer les univers les plus originaux que j’ai rencontrés, cette œuvre me reviendra probablement à l’esprit. Je n’en dirai pas de même pour l’intrigue et les personnages.

Ma position par rapport à ce livre est délicate, parce que j’aime beaucoup ce genre d’œuvre originale. C’est typiquement le genre d’histoire et d’univers que je recherche et, accessoirement, que je voudrais créer. Je me retrouve dans les défauts de The City & the City, dans ma difficulté à mettre en place une intrigue forte qui serve l’univers que j’ai inventé. La comparaison s’arrête là, si j’atteints un jour le niveau et le succès de Miéville, je serai plus qu’heureux ! Mais ceci explique ma difficulté à être trop sévère à l’encontre de ce roman.

En définitive,  je recommanderai The City & the City autour de moi… tout en faisant part des réserves évoquées au long de cet article.

Nicolas

Références :

  • Pour en savoir plus sur la New Weird : VanderMeer (Ann) et  VanderMeer (Jeff), The New Weird, Tachyon Publications, 2008
Publicités

3 réflexions sur “[Critique] The City & the City: fantastique polar ou polar fantastique?

  1. Merci pour cette critique ! Le livre est sur ma pile à lire depuis un moment, je vais essayer de le lire avant la fin de l’année. Le concept de départ est formidable, je suis curieux de voir ce que Mieville arrive à en faire. Je ne suis pas étonné que l’intrigue et les personnages soient en cran en dessous, c’est d’ailleurs pour ça que j’ai un peu repoussé ma lecture…

  2. Merci pour le commentaire! Je ne sais pas si tu as déjà lu du Miéville avant (ce n’était pas mon cas), mais d’après d’autres critiques que j’ai lues, « The City & the City » est moins confus et plus abouti que les bouquins précédents de Miéville (ça m’inquiète un peu je dois dire!).

    Tout dépend de ce que tu as dans ta pile à lire, « The City & the City » est sympathique, mais avec des personnages et des intrigues plus développés, ce bouquin aurait pu être une très grande œuvre.

    • Non, je n’ai jamais lu Mieville mais j’ai pas mal entendu parler de lui et ça me semblait un bon point de départ pour commencer !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s