[Critique] Rubber : un pneu qui tombe à plat?

Rubber, c’est l’histoire d’un pneu psychopathe qui tombe amoureux d’une voyageuse. On peut difficilement faire accroche plus courte et plus intriguante que celle-ci !

Rubber, réalisé par Quentin Dupieux (2010)

Un dépotoir, le long d’une route en Californie. Au milieu de déchets de tout genre, un pneu s’éveille lentement à la vie. Il se lève, titube et chute. Puis il se relève et effectue ses premiers tours de roue. Il s’amuse à écraser une bouteille en plastique avant de buter contre une conserve métallique. Et là, son pouvoir se révèle. Oui, un pouvoir surnaturel. Robert n’est décidément pas un pneu comme les autres. Plus tard, il rencontrera une voyageuse dont il tombera amoureux, et mènera une carrière d’assassin.

Le tout, sous le regard de spectateurs dans le film, qui observent les aventures du pneu à l’aide de jumelles. Rubber est certes surréaliste, mais il propose avant tout une réflexion sur le cinéma.

Le concept de ce film est fabuleux et culotté ! Animer un objet pour en faire un être vivant, doté d’un caractère et d’émotions qui transparaissent dans le film, c’est géant! Quentin Dupieux signe un exploit assez improbable, celui de provoquer l’identification du spectateur au pneu. C’est l’incontestable réussite de cette oeuvre!

Mais si vous imaginez Rubber comme une parodie de slasher ou de film d’horreur, vous vous trompez lourdement. Malheureusement, je dois dire. Quentin Dupieux aurait pu en faire un film décalé, entièrement centré sur un pneu psychopathe. Mais il a préféré concevoir son œuvre comme une réflexion sur le cinéma.

L’attrait de Rubber résidait dans son concept à la fois original est simple. Hélas, à tous les niveaux, Quentin Dupieux a complexifié son film. Pourquoi donner des pouvoirs paranormaux à Robert? Pourquoi lui donner le pouvoir de faire exploser des choses à volonté? Il aurait été si drôle de le voir tuer des gens de manières créatives et variées! Mais passé le début du film, le pneu est relégué au second plan et aucune histoire n’est développée à son sujet. Si l’on observe les premières séquences d’un œil curieux, le désintérêt apparait rapidement. Quand je vois la manière dont Quentin Dupieux parvient à humaniser Robert (et déshumaniser les autres personnages), je regrette que tout le film ne lui soit pas consacré. Finalement, l’intrigue du pneu s’amenuise et s’efface pour laisser la place à des scènes méta- filmiques durant lesquelles je me suis profondément ennuyé. Les personnages ne cessent de s’adresser au spectateur, de « jouer la comédie » et se présentent comme une mise en abîme du cinéma.

Rubber

Un film expérimental est toujours difficile à juger. Là où certains verront de l’absurdité et de l’incohérence, d’autres parleront de réflexion et de point de vue original est critique. Ce qui compte, c’est la démarche. Dès lors, je ne peux que vous conseiller d’aller regarder les interviews (sur le réalisées à Cannes par le site http://www.1kult.com) de Quentin Dupieux pour en savoir plus sur les motivations de cet artiste.

Rubber s’oppose au « classicisme » du cinéma, il brise les conventions et se différencie de la grammaire cinématographique habituelle. Encore faut-il comprendre la réflexion sous-jacente… Par exemple, avant de découvrir Robert le pneu, une séquence fait l’apologie de « aucune raison ». Une voiture de police s’arrête devant nous, après avoir renversé consciencieusement des chaises disposées en travers de la route. Un agent sort du véhicule, nous fixe droit dans les yeux et nous pose des questions auxquelles il répond invariablement: « aucune raison ». Pourquoi l’extra-terrestre est-il marron dans E.T. de Steven Spielberg? Aucune raison. Dans le film JFK d’Oliver Stone, pourquoi le président est-il assassiné par un inconnu? Aucune raison. Pourquoi dans Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper), les personnages ne vont-ils pas aux toilettes et ne se lavent-ils pas les mains comme tout le monde dans la vraie vie ? Aucune raison.

Dans mon esprit, il s’agissait d’un fil rouge, d’un prisme par lequel il faut regarder Rubber . Et bien non, d’après l’auteur, il s’agit juste d’un « gag », d’un « gimmick » qui revient à plusieurs reprises, mais « qui ne va pas plus loin que ça » (Rubber se veut humoristique). D’accord. Si cela vous parait naturel, peut-être apprécierez-vous le film.  Si vous êtes, comme moi, à côté de la plaque (mais le blâme n’en revient-il pas à l’auteur?), vous ne comprendrez pas tout ce que vous allez voir.

Reste un film techniquement impressionnant, surtout lorsque l’on sait que le tournage n’a duré que 14 jours, en équipe réduite, avec du matériel léger: deux appareils photo Canon EOS 5D Mark II. Le résultat est bluffant. L’image est tout simplement magnifique. L’ambiance sonore n’a rien à envier à cette réussite visuelle. Bruitages comme musiques évocatrices et variées abondent. Quentin Dupieux est un homme-orchestre: il ne s’est pas contenté d’écrire et de réaliser Rubber , il a également officié comme  cadreur, monteur et compositeur (dans le monde de la musique, il est connu sous le pseudo Mr. Oizo). Il revendique d’ailleurs cette position de « démiurge », après une expérience plus classique de réalisateur qui l’avait profondément déçu.

Affiche RubberQue penser de ce film ? Personnellement,  passées les premières minutes d’excitation, je me suis ennuyé au point de m’endormir brièvement. J’espérais voir un film décalé, une parodie de film d’horreur, mais ce n’est pas le projet de Quentin Dupieux. On peut difficilement critiquer son objectif (exister en-dehors de la production classique)  mais je suis intimement convaincu que le fait de prendre un pneu comme protagoniste aurait pu suffire à amener une réflexion sur le cinéma, sans qu’il soit nécessaire de passer par une tournure si intellectuelle. Rubber aurait pu faire un compromis entre fun et réflexivité, mais Quentin Dupieux a opté pour l’approche la plus radicale. Dommage.

2010. Ecrit et réalisé par Quentin Dupieux. Avec Stephen Spinella, Roxane Mesquida, Wing Hauser et… Robert le pneu. Durée : 82’

Nicolas

Références: Pour voir les interviews de Quentin Dupieux à Cannes: http://www.1kult.com/2010/06/15/quentin-dupieux-itwvideo/

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3 réflexions sur “[Critique] Rubber : un pneu qui tombe à plat?

  1. Sympa ce court-métrage, ça me dit vaguement quelque chose, je l’avais peut-être déjà vu avant!

    Pour Rubber, c’est vrai que je n’ai pas pensé à le préciser dans l’article, mais je voulais dire que c’est impressionnant de rendre un pneu vivant dans un film en « images réelles ». Rendre vivant et humain un objet dans un film d’animation, c’est beaucoup plus facile je pense. Dans Rubber, ça fonctionne aussi, malgré qu’il n’y ait pas d’artifices visibles. Ca se voit quand il est triste ou pensif, par son comportement, par la mise en scène et par la réalisation. Dans l’une des interviews dont j’ai donné le lien, Quentin Dupieux explique comment il a fait et je trouve qu’il a parfaitement réussi son coup.

  2. C’est le tout premier pixar, la lampe fait une petite apparition au début de chacun de leurs films, avec le logo. A l’époque ça avait été considéré comme révolutionnaire de faire vivre un objet comme ça en 3d. Ta phrase m’y a fait penser.

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