[Critique] Gagner la guerre : l’amer goût de la victoire !

Gagner la guerre

« Gagner la Guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est mon rayon… »

Gagner la Guerre, de Jean-Philippe Jaworski (2009)

Gagner la guerre, c’est avant tout la victoire de la langue française. Impossible de ne pas commencer cette critique par un hommage à la qualité d’écriture et au style de Jean-Philippe Jaworski, qui compte pour beaucoup dans la réussite de cette œuvre. Le texte est non seulement bien écrit, mais il est en plus agréable à lire car très fluide. Il ravira les explorateurs du Larousse par son vocabulaire riche et particulier sans pour autant être empreint de lourdeur. Le style cynique de Jaworski et son recours à un humour caustique caractérise à merveille le protagoniste, Benvenuto Gesufal ! Quelle que soit la gravité de la situation, l’auto-dérision de Benvenuto vous arrachera rires et sourires tout au long de la lecture. Autre bonne trouvaille, Jaworski interpelle régulièrement le lecteur, via son personnage (le roman est écrit à la première personne) et s’en moque ouvertement ! Culotté, à l’image de Benvenuto. Un seul point négatif à signaler : l’auteur se perd parfois dans de longues descriptions qui peuvent ennuyer, quand elles accompagnent un creux dramatique de l’intrigue.

Le style d’écriture sied à merveille à Benvenuto, fripouille qui compense son impulsivité par un art inégalé des coups bas. Benvenuto n’est pas séduisant, il n’est pas chevaleresque mais il est increvable! S’il apparait au départ comme un assassin froid, on découvrira progressivement les nuances de ce personnage. Peut-être l’un des plus difficiles à saisir de la littérature fantasy. En fin de compte, Benvenuto ne colle pas à l’image d’un assassin, il en est même tout l’inverse : incorrigible gaffeur, il est incapable de maitriser ses nerfs face à une mijaurée. Il est à la profession d’assassin ce que James Bond est aux services secrets : efficace mais pas discret pour un sou. Au point qu’on peut légitimement se demander comment il a atteint la place qui est la sienne. Pourquoi une guilde d’assassins a-t-elle engagé un type si bruyant, finalement bien plus à l’aise dans un groupe de fantassins ?

Gagner la guerreCependant, ne cherchez pas les batailles épiques dans Gagner la Guerre. Ici, les nobles évitent de s’étriper ouvertement : ils font et défont des alliances, cherchent à obtenir l’appui du peuple par la tromperie, avant de le monter contre leurs adversaires.  Ceci dit, ces intrigues politiques échappent pour une grande partie au lecteur. Benvenuto ne participe pas aux décisions, il n’est qu’un faire-valoir qui se contente d’exécuter les ordres de Leonide Ducatore, politicien implacable et prêt à tout pour arriver à ses fins. Cette passivité face aux évènements est probablement la plus grande faiblesse de Benvenuto. Il n’existe que dans la réaction, il ne prend (presque) jamais d’initiatives.

Finalement, Gagner la guerre appartient plutôt au genre  « roman d’aventure ». Le récit est composé de gros épisodes de qualité inégale dont le fil rouge est une intrigue politique. Après un début prometteur, haletant et surprenant, le livre s’enlise dans un rythme lent, dans un faux répit qui en découragera certains. Heureusement,  une course-poursuite rondement menée relancera l’intérêt du bouquin. La suite sera beaucoup plus rythmée, malgré quelques passages plus mollassons et parfois hors-sujets (Bourg-Preux). Tous les personnages et évènements semblent liés d’une façon ou d’une autre à Benvenuto et ces liens sont parfois improbables (la sorcière par exemple).

On regrettera certaines facilités d’auteur, comme le fait que Benvenuto s’en sorte toujours « par pur instinct » ou « par chance » comme il dit-lui-même. Dans la même veine, l’usage répété des « soudains, je compris que » alors qu’il n’y a pas d’éléments nouveau à disposition du lecteur. Simplement, Jaworski a décidé qu’il était temps d’avancer, alors Benvenuto reçoit soudainement l’esprit saint de la compréhension. Par contre, l’auteur gère parfaitement le suspense dans les moments forts. Il parvient à déjouer les attentes du lecteur, à jouer avec ses envies et ses frustrations. Il a trouvé un équilibre parfait entre les informations qu’il donne au lecteur, et celles qu’il garde secrètes.

Ce qui est sûr, c’est qu’il nous fait pleinement profiter d’un monde unique, inspiré de l’histoire italienne. La République de Ciudalia fait penser à la fois à la Rome antique et aux cités-états telles que Venise ou Florence, à leur glorieuse époque. Clairement, ce monde change des univers médiévaux habituels. En définitive, les éléments de fantasy se font discrets. La magie est dans un premier temps peu présent, mais elle prendra progressivement de l’ampleur pour devenir incontournable, dans les derniers chapitres.

Gagner la Guerre est porté par le style cynique de Jean-Philippe Jaworski. Un style qui suffit à caractériser cette inoubliable canaille de Benvenuto Gesufal. Un style qui porte les scènes les plus épiques au rang de chef-d’œuvre, et qui parvient à soutenir le récit durant les passages plus fades et plus longuets. Un style qui, enfin, décrit à merveille les terres du Vieux Royaume, à l’accent italien.  Pour faire bref, Gagner la guerre est tout simplement incontournable.

Nicolas

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