[Critique] Le Déchronologue: un bazar ordonné!

« Je suis le capitaine Henri villon, et je mourrai bientôt.

Non, ne ricanez pas en lisant cette sentencieuse présentation. N’est-ce pas l’ultime privilège d’un condamné d’annoncer son trépas comme il l’entend ? C’est mon droit. Et si vous ne me l’accordez pas, alors disons que je le prends. »

Ainsi début le récit du capitaine Villon. Il lutte avec son équipage de pirates pour préserver sa liberté dans un monde déchiré par d’impitoyables perturbations temporelles. Son arme : le Déchronologue, un navire dont les canons tirent du temps.

Le Déchronologue. De Stéphane Beauverger. 2009

Le Déchronologue couvertureL’épopée du flibustier Henri Villon s’étend sur 13 années dans le XVIIe siècle, avec pour toile de fond la mer des Caraïbes. Elle nous décrit l’avènement des maravillas, ces objets miraculeux incompréhensibles mais qui possèdent des propriétés incroyables. Puis les chamboulements qu’elles apportent, alors qu’un terrible ennemi écume les mers. Si le fond est porté par quelques idées originales, c’est par la forme que Le Déchronologue se démarque.

En débutant son récit par l’annonce de la mort prochaine de son héros, Stéphane Beauverger attire d’emblée l’attention sur un point essentiel de son récit : ce n’est pas le pourquoi qui compte, mais le comment. Comment Villon en arrivera-t-il là ? Poussant à l’extrême ce postulat, il a construit son récit en brisant l’ordre chronologique habituel. Dans ce roman, le chapitre VII (se déroulant en 1641) est suivi du chapitre XXII (1651) qui est lui-même suivi du chapitre XI (1643) ! On ne cesse de voyager dans le temps, écho évident à la déstructuration du temps qui s’opère dans le roman.

Cette structure particulière est indéniablement l’attrait principal de ce livre. Le suspense n’est pas de savoir si les personnages vont s’en sortir (on a déjà la réponse), mais comment ils passent de telle à telle situation. Je dirais même que le suspense ne se situe pas dans l’action en elle-même, car Le Déchronologue possède peu de moments de bravoure, de scènes qui prennent vraiment aux tripes. A ce sujet, on regrettera les batailles un peu faiblardes.

Ce procédé à ses avantages et inconvénients. Il demande un plus grand effort intellectuel, et cet aspect ne plaira pas forcément à tout le monde. Il faut sans cesse essayer de remettre en place le puzzle et retourner à la table des matières pour situer le chapitre en cours.  L’aspect positif (et inattendu), c’est que tous les évènements restent frais dans la tête (même s’il faut bien avouer que l’on mélange un peu les évènements). Dans un roman classique, il arrive régulièrement d’oublier un personnage ou un évènement du début. Et lorsque la fin apporte un éclairage sur l’œuvre dans son entièreté, vous n’avez plus forcément tous les évènements en mémoire.  Par ses allers et venues réguliers entre différentes époques, Le Déchronologue contourne habilement le problème.

« Et si je le lisais dans l’ordre chronologique ? », demanderez-vous. Lors d’une seconde lecture oui, pourquoi pas. Mais pour une première  lecture, ce serait bien dommage !  Vous passeriez à côté du sens que Stéphane Beauverger donne à son roman et la lecture ne serait pas forcément plus agréable, car vous vous rendriez compte que, même s’il est possible de le lire dans le sens chronologique, il n’a pas été pensé pour, initialement. Exemple concret : à un moment, Villon se voit bannir d’une ville. Il ne pourra y revenir que quelques mois plus tard.  Or, si on lit les chapitres dans l’ordre chronologique, le Capitaine revient d’exil… quelques pages à peine après être parti !… Si vous parcourez le récit dans l’ordre prévu, vous ne vous en rendez pas compte, car d’autres chapitres s’intercalent entre l’exil et le retour.

De par la construction de ce roman, le lecteur remplit de lui-même les ellipses entre ces évènements, sans qu’il ne s’en rende compte. Il dispose de certaines informations pour un moment donné de l’histoire, puis reçoit des informations à propos d’une situation ultérieure de quelques années. Dans sa tête, il s’imagine comment Villon a pu en arriver là en se disant que, plus tard, ce qui s’est réellement passé lui sera rapporté dans un autre chapitre. Or… ce ne sera jamais le cas ! Stéphane Beauverger crée ainsi quelque chose de magique, il laisse une place à l’imagination comme jamais vu !

Il est par contre dommage que l’auteur ait pris le parti de rester mystérieux sur… à peu près tout. Par exemple, qui sont les Targui réellement ? Stéphane Beauverger reste dans le flou et dans l’insinuation. Il fournit le strict minimum et, là aussi, laisse le lecteur se faire sa propre idée, mais cette fois-ci, le procédé est moins efficace, car il ne donne pas assez d’éléments. On en ressort avec le sentiment que l’auteur se cache derrière cette liberté pour ne pas avoir à se lancer dans des explications. Certains concepts sont également un peu abstraits, comme les « munitions » que tirent Le Déchronologue. L’espèce « d’explication-démonstration »  proposée vers la fin n’est pas la panacée et surtout, elle arrive bien trop tard !

Le Déchronologue est un livre intriguant par sa construction non-chronologique. Loin de n’être qu’un effet de style, ce procédé, qui demandera un peu plus d’effort que d’habitude, est pour beaucoup dans la réussite de ce roman.

Si le Capitaine Villon est attachant, il est un peu esseulé au milieu de personnages manquant de consistance. On regrettera également l’avarice de l’auteur en termes d’information données au lecteur. Laisser la place à notre imagination, c’est très bien ! Sauf qu’on a parfois le sentiment que  Stéphane Beauverger y a recours par facilité. Mais rien qui ne puisse ruiner la lecture d’un roman agréable et qui se démarque dans la littérature de l’Imaginaire.

Nicolas

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