Taxandria, histoire d’un naufrage

Raoul Servais est une figure emblématique du cinéma d’animation belge, en outre nanti d’une reconnaissance internationale. En 1994, après quinze ans d’absence à l’écran, le retour du « Magicien d’Ostende » déçoit profondément : Taxandria, le seul long métrage de sa filmographie, est détruit par la critique belge qui n’y reconnait pas son cinéaste national. Ce dernier, empêtré dans une superproduction qui le dépasse, a dû abandonner une bonne part de ses idées originelles.

Lire la critique de Taxandria sur Scientas’Hic

Naissance d’un projet

Depuis son succès avec Harpya au festival de Cannes 1979, Raoul Servais s’était fait discret. Discret mais pas inactif. Durant plus de dix ans, il imagine et prépare Taxandria. C’est également au cours de cette période qu’il mettra au point une nouvelle technique de trucage : la servaisgraphie.

Décor Taxandria 2Servais songe à Taxandria dès les années 70, avant Harpya, mais il ne commence à y travailler qu’après ce court-métrage. Depuis longtemps, il était admiratif du travail de Paul Delvaux. Ce peintre belge (1897-1994) est rattaché au mouvement surréaliste (bien qu’il n’y ait jamais adhéré officiellement) et a pour thème de prédilection la gare. Cet univers onirique attire fortement Servais, qui réalise quelques essais avec sa servaisgraphie, à partir de certaines toiles de Delvaux. Satisfait des premiers résultats, il demande au peintre l’autorisation d’adapter son univers en film d’animation. Bien qu’il s’en soit éloigné finalement, la parenté reste évidente. Il poursuivra d’ailleurs son travail d’adaptation de l’œuvre de Delvaux et l’amènera à son terme dans son court-métrage Papillons de nuit.

L’histoire de ce long-métrage est celle d’un pays imaginaire, Taxandria, qui vit sous le joug d’un régime totalitaire : la dictature de l’Eternel Présent. Suite au cataclysme qui a détruit le monde, et qui a mis fin à l’Ere des Machines, le temps a été arrêté. Toute représentation du temps y a été interdite. C’est ce monde que va découvrir Jan, prince d’un royaume imaginaire et non identifié (mais dont on peut logiquement penser qu’il a été inspiré par la Belgique. Pour l’anecdote, Toxandrie est le nom d’une province de Gaule romaine située sur le territoire belge actuel). Il y suivra les aventures d’Aimé et Ailée, qui feront tomber la dictature de l’Eternel Présent.

La première version du projet laisse entrevoir un projet ambitieux, trop pour se contenter d’un court-métrage. Jusque-là, Servais n’avait jamais imaginé de long-métrage. Ses projets dépassaient rarement les dix minutes et il travaillait de manière artisanale, entouré par une petite équipe de collaborateurs. Il n’y subissait pas la pression de producteurs et était, au contraire, totalement libre (une anecdote parlante à ce sujet : au cours d’une visite de Raoul Servais dans les studios Disney, les dessinateurs de la compagnie lui expliquent à quel point ils envient cette liberté !). C’était plus une petite entreprise familiale qu’une grosse boite. Fondamentalement homme de court-métrage, Servais sera confronté à de terribles difficultés sur Taxandria.

 

Un développement chaotique

Pour mener à bien son projet, l’Ostendais part à la recherche d’un producteur en Belgique, et finit par en trouver un en la personne de Pierre Druot. Le projet s’internationalisera par la suite pour devenir une coproduction entre la Belgique, la France, l’Allemagne et les Pays-Bas.

A cette époque, Servais avait déjà beaucoup œuvré pour le développement de l’animation en Belgique. Néanmoins, les producteurs spécialisés ou tout simplement connaisseurs dans le domaine des long-métrages d’animation n’étaient pas légion (à la notable exception de Belvision, qui fut l’un des plus grands studios d’animation européen. On lui doit notamment certains films des Schtroumfs, de Lucky Luke, d’Astérix et de Tintin). Dès lors, Servais se tourne vers des producteurs de films « classiques ». De là naitra une partie de ses déboires. Non pas que les producteurs aient été incompétents, mais leur vision diffèrera de celle de Servais et, au fur et à mesure que le budget s’envolera, leur volonté de garantir le succès commercial du film viendra à bout de ses idéaux.

En effet, les producteurs souhaitent ramener le film vers un long-métrage live plus classique et plus accessible. Ils interprètent Taxandria comme un film en prise de vues réelles avec effets spéciaux au lieu d’un film d’animation. Servais voulait refaire ce qu’il avait fait pour Harpya. Il voulait des mouvements stylisés et non pas réalistes. Les mouvements de ses personnages auraient dû, par exemple, s’approcher des agents communiquant par téléphone arabe et ainsi symboliser la léthargie dans laquelle vivent les Taxandriens.  Se voyant opposer un refus, il choisira de ne pas diriger les acteurs et un assistant metteur en scène anglais sera embauché.  Cependant, la situation entre Servais et ses producteurs ne s’est jamais envenimée, le cinéaste préférant s’effacer et éviter l’affrontement. Habitué à travailler avec une petite équipe, il est dépassé par cette petite armée à son service. Il laisse peu à peu filer son projet.

Décor Taxandria 1Au cours du processus, le scénario du film connait lui aussi de nombreuses transformations, parfois rendues nécessaires par le manque de moyens financiers. La première version du scénario, écrite par Raoul Servais, donnait lieu à un film de 3h, dont l’intrigue se déroulait intégralement dans Taxandria. Rapidement l’Américain Frank Daniel sera engagé en tant que script-doctor. Il apportera de nombreux remaniements au scénario. Dans un deuxième temps, les producteurs désirent une intrigue amoureuse, ce dont Servais ne veut pas. Il cèdera finalement, mais refusera de l’écrire. C’est donc l’écrivain Alain Robbe-Grillet qui est chargé de cette mission.

Après une quinzaine d’année de production, Taxandria se transforme en gouffre financier. L’interminable développement et les surcoûts engendrés par la technique de numérisation employée amène le projet au bord du gouffre. Pire encore ! En cours de route, un coproducteur français laisse tomber l’affaire, et emporte avec lui une part importante du budget. L’argent commence à manquer cruellement, il ne reste rien pour les effets spéciaux et les trucages alors que le film n’est achevé qu’à 50% !

Il n’y a pas d’autre solution que de remanier complètement le scénario du film, une nouvelle fois. Plusieurs scénaristes se succèdent, sans parvenir à une solution satisfaisante. En fin de compte, c’est Raoul Servais lui-même qui se remet à l’écriture. Sa version, la « moins mauvaise », sera acceptée par les producteurs. De ces problèmes de budget naitront les séquences du prince Jan et de Karol. Ce sont bel et bien des bouche-trous, et on comprend dès lors la faiblesse de ces scènes. Jan est un intermédiaire inutile entre Taxandria et les spectateurs.

Servaisgraphie et procédés d’incrustation

Taxandria, c’est également l’histoire d’une technique d’animation artisanale qui prend ses sources dans Harpya (1979) et trouve son aboutissement dans le court-métrage Papillons de Nuit (1998).

L’une des marques de fabrique de Servais, c’est sa volonté de changer radicalement de style à chacune de ses œuvres. Pionnier de l’animation en Belgique (et dans le monde),  il est habitué à se débrouiller avec les moyens du bord. Ses expérimentations le mèneront à Harpya, court-métrage avec lequel il quitte l’animation classique. Il veut à ce moment s’essayer à un nouveau style, entre l’action live et le cinéma d’animation. Pour ce faire il entame des recherches et se rend même à Londres pour  visionner une nouvelle technique. Celle-ci s’avère inaccessible financièrement pour lui. Il met donc au point son propre système dans Harpya. Si le résultat correspond à ses attentes, le procédé s’avère trop lent et trop compliqué à produire. Il ne permet pas à Servais de faire appel à des assistants.  C’est pourquoi le cinéaste belge s’attèle à un nouveau procédé qui sera baptisé « servaisgraphie ». Le court-métrage Papillons de nuit, réalisé après Taxandria, reste à ce jour (et à jamais) la seule œuvre entièrement réalisée en servaisgraphie.

Servais explique lui-même l’objectif et le fonctionnement de cette technique[1] : « réunir des acteurs live dans un décor composé, qu’il soit dessiné, peint ou photographié. Les scènes live sont tournées devant un arrière- plan blanc, et en pellicule noir et blanc. J’analyse alors les prises de manière à sélectionner les images nécessaires en fonction de la gestuelle que je désire trouver chez les acteurs. Les photogrammes sélectionnés sont ensuite transférés sur des feuilles de cellophane par le biais d’un appareil de copiage spécial. Ces cellophanes seront colorées au verso, à l’instar des cellophanes de dessins animés, pour finalement être filmés image par image, en sandwich, avec le décor séparé. »

Si Papillons de nuit utilise ce procédé à 100%, Taxandria n’y a recours que pour la conception des décors. Laissons le Magicien d’Ostende s’exprimer, une fois de plus[2] :

« La Servaisgraphie sert à deux choses : à intégrer des scènes d’action live et à fabriquer des décors. Pour les décors, on part d’esquisses. Pour Taxandria, François Schuiten avait réalisé des esquisses rudimentaires. Cela partait alors chez le dessinateur spécialisé en architecture qui s’occupait des détails, les fenêtres des maisons par exemple. C’était quelqu’un qui dessinait avec une grande précision linéaire. Pour la troisième phase on ne passait pas chez quelqu’un qui devait être un bon coloriste, car il devait travailler dans les gris, il donnait un aspect tridimensionnel aux dessins. A partir de là, on fabrique un Servaisgraphe : ce dessin aux teintes grises était transféré sur cellophane, et sous ce cellophane, les couleurs étaient apportées séparément, sur papier. Les couleurs étaient peintes séparément, par un quatrième spécialiste, un coloriste. […] C’est un sandwich en fait : des couches différentes créées par des talents différents posés l’un sur l’autre. »

Peinture Paul Delvaux

Une peinture de Paul Delvaux

Papillons de nuit Raoul Servais

Papillons de nuit

Les connaisseurs auront sourcillé à l’évocation de François Schuiten. Ce dessinateur belge, connu pour ses BD « Les Cités obscures » (sur un scénario de Bob Peeters), est le rayon de lumière pour Servais. Il sera le plus grand soutien du cinéaste tout au long du projet. Responsable de la confection des décors, il est à l’origine de ces architectures ultra travaillées et des ces paysages figés incroyables.

Revenons à la servaisgraphie. Le Magicien d’Ostende doit une nouvelle fois composer avec une coproduction qui désire imposer sa technologie. De l’Allemagne proviendra la bataille technologique. Une société francfortoise vient de mettre au point une nouvelle méthode d’incrustation numérique, le système Toccata, et veut faire de Taxandria sa vitrine. De nombreux problèmes et contretemps feront exploser le budget. De plus, les responsables d’une maison de production allemande visitent les studios et découvrent les images de Taxandria. Epoustouflés par le résultat, ils décident de faire fabriquer une partie de leur film Never ending story III via ce procédé. Le coproducteur allemand bénéficie alors d’une commande lucrative, et prend la décision de mettre la plus grandes parties des informaticiens qui travaillaient sur Taxandria sur cette commande, moins risquée…

Pendant que Servais se bat pour que son film soit achevé dans les délais, c’est une personne déléguée à Paris qui supervise la post-production, notamment musicale. Celle-ci, sans être mauvaise, n’est pas dans le registre que Servais souhaitait…

 

On s’était dit rendez-vous dans dix ans

Lors de sa première au Festival de Gand, Taxandria est présenté dans sa version non-définitive. Le film se fait démolir par les critiques belges. Les années d’attente et les espoirs déçus entrainent une grande frustration. Le nouveau montage n’y changera rien et Taxandria connaitra un échec commercial. Les recettes ne pourront contrebalancer un budget qui s’élève finalement à 300 millions de francs belges (+/- 7,5 millions d’euros). L’accueil à l’étranger sera cependant plus clément, et le film connaitra une carrière honorable en festivals.

Taxandria connait le destin d’un film culte : incompris à sa sortie, il mérite sa seconde chance. Parce qu’il le vaut bien, et même plus. Et parce qu’il reste, malgré son échec, une œuvre unique dans l’histoire du cinéma d’animation. Si le film n’est pas celui que Servais et ses fans auraient voulu, l’œuvre n’en reste pas moins époustouflante pour le spectateur lambda.

Lors de la Première, le documentariste belge Henri Storck confiait à la femme de Raoul Servais « Ce film arrive trop tôt, tu verras, dans dix ans on va le redécouvrir ».  15 ans plus tard, il est temps que cette affirmation se concrétise.

Lire l’article sur cinemafantastique.net

Nicolas

[1] Swinnen (Johan) & Deneulin (Luc), Raoul Servais, le Magicien d’Ostende, Bruxelles, ASP (Academic & scientific publishers), 2008,  p. 181

[2] Swinnen (Johan) & Deneulin (Luc), Raoul Servais, le Magicien d’Ostende, Bruxelles, ASP (Academic & scientific publishers), 2008,  p. 181

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