[Critique] « Short Term 12 » : quand le documentaire transcende la fiction

A la tête de son premier long-métrage, le cinéaste indépendant Destin Daniel Cretton s’appuie sur son vécu dans un centre d’accueil pour jeunes et met en scène un film à la fois profond et accessible. Au croisement des genres, il nous livre une œuvre qui combine la rigueur de la fiction et la « vérité » documentaire.  

Le « Short Term 12 » est un centre accueillant les adolescents en difficulté. Cette « maison » possède ses règles et vit au rythme de ses quelques habitants. Grace, la jeune superviseuse du centre, puise dans l’expérience de son passé douloureux pour veiller au bien-être des jeunes qui l’entourent. Cet équilibre fragile est bouleversé par l’arrivée de Jayden, adolescente difficile, en qui Grace voit ressurgir son passé…

 « Short Term 12 » (States of Grace), réalisé par Destin Daniel Cretton (2013)

Le coup de génie de Destin Daniel Cretton est de jouer sur deux tableaux se superposant partiellement : la vie professionnelle de Grace au centre « Short Term 12 » et sa vie privée à l’extérieur. Deux mondes qui se renvoient l’un à l’autre, s’influencent et évoluent parallèlement. Le centre d’accueil est son présent, mais il est également un miroir de son passé (incarné par Jayden) et une remise en question de l’avenir qui grandit dans son ventre. Comment peut-on sereinement envisager d’être parent quand on voit ces jeunes maltraités ? Grace est paralysée par cette question. A travers son personnage, Cretton aborde ainsi de nombreux thèmes liés à la famille.

Ceci dit, même si Grace apparait comme la protagoniste, et sa relation avec Jayden comme l’intrigue principale, « Short Term 12 » est avant tout la description d’un petit monde dans lequel échouent des adolescShort Term 12 Grace Masonents brisés par la vie. Alors qu’ils sont censés y séjourner 12 mois au maximum (de là provient le nom du centre), dans l’attente d’être placé, beaucoup y vivent plusieurs années. Chacun des personnages affronte ses problèmes personnels et suit sa propre évolution : Marcus, 18 ans, traine ses derniers jours dans le centre et appréhende la vie à l’extérieur ; Sammy, perturbé par la séparation avec sa sœur, doit surmonter des crises d’hystéries,…

Les à priori que peut avoir le spectateur vis-à-vis de ces jeunes s’effacent vite. Derrière un vernis de dur à cuire, derrière une carapace protectrice, se cachent des jeunes sensibles. Le désir de Marcus de se raser les cheveux pour ses 18 ans étonne d’abord. Par la suite, sa réaction, lorsqu’il confie ses motivations, bouleverse.  Si ce personnage semble vrai, si cette scène sonne juste, c’est parce que Destin Daniel Cretton puise dans son propre vécu. Le réalisateur a lui-même travaillé dans un centre de ce type durant un an.

Comme dans un documentaire, genre par lequel il a débuté, Cretton essaie de « capter quelque chose qui ne se reproduira plus jamais » : «Je ne veux pas que les dialogues soient exactement les mêmes que dans le scénario, ni que l’interprétation des acteurs soient exactement celle que j’avais imaginée. J’espère qu’ils feront quelque chose qui les surprenne eux-mêmes, quelque chose de magique et d’unique. » (interview réalisée lors du FIFA Mons, le 17/02/14). « Short Term 12 » n’est pas un documentaire, mais l’essence de ce genre magnifie ici la fiction. Techniquement impeccables, les images donnent l’impression d’avoir été prises sur le vif, et l’histoire racontée semble vivre par elle-même. Régulièrement, le récit est relancé par les confessions de Grace sur son passé. Mais ces révélations ne paraissent jamais artificielles, car elles sont intelligemment mises en scène, lors d’échanges avec les adolescents. Cretton parvient donc toujours à recentrer son histoire, et évite de se perdre dans sa mosaïque de personnages.

Short Term 12 Grace JaydenFace à l’impossibilité de communiquer par le dialogue, il propose l’art comme moyen d’expression. En effet, chacun des personnages, incapable de parler de ses problèmes, se confie par un art. Le dessin, la musique ou le conte deviennent ainsi des appels à l’aide. Même s’il explique « ne pas vouloir changer le monde », Destin Daniel Cretton prolonge l’expérience de son film via le « Short Term 12 Project », un site web permettant à chacun, de par le monde, d’évoquer ses problèmes via le mode d’expression qu’il désire. Une initiative étonnante et originale, à l’image de cette œuvre magnifique.

Liens

Short Term 12 (titre international: States of Grace). 2013. Réalisateur : Destin Daniel Cretton. Scénariste : Destin Daniel Cretton. Avec: Brie Larson, John Gallagher Jr, Kaitlyn Dever, Rami Malek, Keith Stanfield. Musique : Joel P West. Durée : 1h37.

Nicolas

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