[Critique] « Her »: Amour 2.0

Connu pour ses œuvres originales (Dans la Peau de John Malkovich, Adaptation, Max et les Maximonstres), Spike Jonze nous revient avec un conte moderne, invitant à la réflexion sur la solitude.

Dans un futur proche, à Los Angeles, Théodore peine à se remettre d’une rupture douloureuse. Pour briser sa solitude, il acquiert OS1, un système d’exploitation intelligent, capable de s’adapter à la personnalité de son utilisateur. C’est ainsi que Théodore fait la connaissance de « Samantha », intelligence artificielle drôle et humaine. Cette rencontre est le point de départ d’une étrange relation, qui va permettre aux deux personnages d’affirmer leur personnalité.

« Her », réalisé par Spike Jonze (2013)

Avec son récit, Spike Jonze nous emmène en 2025, dans un futur qui, en somme, est à notre porte. Pas de voitures volantes ni d’inventions extraordinaires ici, car ce décor et ce contexte servent davantage à mettre en exergue la solitude de Théodore et des autres hommes qu’à dépeindre un futur. Ainsi, la seule (r)évolution majeure est une oreillette, équivalent auditif des Google Glass. Par ce biais, chacun peut entendre ses mails, téléphoner et recevoir toutes les informations qu’il désire. Il n’est plus nécessaire de s’adresser directement aux autres, et encore moins de se déplacer jusqu’à eux. Dès lors, Spike Jonze n’a besoin que de quelques endroits pour exposer ce Los Angeles du futur : l’appartement de Théodore, son lieu de travail, et certains espaces extérieurs.

Her nuitAlors que les hommes sont capables de transmettre une information partout dans le monde, en un clin d’oeil, ils semblent désormais incapables de communiquer entre eux. Tous vivent dans un monde de faux-semblants, dans lequel tout est à portée. Les hommes feignent d’être heureux, comme Amy, la voisine et amie de Théodore. Le job même de celui-ci en témoigne. Sorte d’écrivain, il rédige des lettres manuscrites, d’amour ou de retrouvailles, pour des êtres désormais incapables de le dire eux-mêmes. Tout comme l’esthétique, tirant volontairement vers le kitsch et le style seventies (les pantalons moulant majestueusement la raie des fesses, la moustache de Joaquin Phoenix que Günther ne renierait pas), ce futur semble aspirer à une époque révolue, dans laquelle les hommes étaient plus proches les uns des autres.

Au milieu de ces êtres déshumanisés, Théodore retrouve la chaleur d’une relation grâce à Samantha, une intelligence artificielle liée à un système d’exploitation. Cette connexion, asymétrique, est d’autant plus étrange que l’I.A. est incarnée uniquement par sa voix, ce qui donne à ce couple une allure de relation à distance. Spike Jonze joue d’ailleurs habilement de l’opposition entre la voix piquante de Scarlett Johansson et celle, plus grave de Joaquin Phoenix. Le point culminant se situe sans doute dans cette scène d’amour, prenant place dans le noir le plus complet. Le spectateur, dépossédé de ses repères visuels, ne peut faire autrement que de se concentrer sur ces voix et l’émotion qu’elles amènent. Cette idée de mise en scène, une parmi d’autres, montre que Spike Jonze ne se contente pas de transmettre son contenu par le texte : il le fait aussi par la forme du film.

A l’opposé de la science-fiction spectaculaire, Her est un film intimiste évoluant essentiellement par l’intermédiaire de ses dialogues. Ceux-ci permettent d’aborder des thèmes comme la représentation de soi ou la conscience. Assez adroitement, et sans nécessairement donner de réponses, Spike Jonze invite le spectateur à la réflexion, qui se poursuivra en-dehors de la salle de cinéma. Doit-on se réjouir qu’une machine puisse éprouver des sentiments, ou au contraire, se lamenter que l’homme doive se tourner vers elle, à défaut de pouvoir échanger avec ses semblables ? A vous d’y réfléchir.

Her Theodore AmyLe danger d’un film reposant sur les dialogues est de tomber dans l’excès et de devenir trop bavard. Le texte doit être parfaitement écrit, et doit pouvoir retenir l’attention du spectateur tout au long du film. Spike Jonze l’a bien compris. Il rythme ses répliques en alternant humour pince-sans-rire et discussions plus sérieuses. Mais ses efforts ne permettent pas à Her d’échapper à des longueurs. Les personnages semblent toujours parler, même si des plages de silence existent. Le film aurait gagné à être plus court, mais cette impression de bavardage continu resterait sans doute présente. Si l’on n’adhère pas à ce trop-plein de dialogues, il peut être difficile de s’attacher à un récit qui manque de temps forts et de conflits. Même en cas de tension entre les personnages, les évènements se passent toujours sans heurts et coulent trop facilement, comme un dialogue amical.

Her parvient à créer une cohérence entre son propos et son esthétique, qui se poursuit dans la très belle bande sonore, composée par le groupe Arcade Fire. L’œuvre de Spike Jonze fait réfléchir et l’on peut s’en réjouir. Néanmoins, pour pouvoir l’apprécier, il faut accepter son rythme lent et sa tendance à trop miser sur le verbal. La narration, assez plate, fait qu’il peut parfois être difficile de ne pas décrocher. Mais l’aspect non-ordinaire du film lui procure, quoi qu’il en soit, un certain attrait.

Her. 2013. Réalisateur : Spike Jonze. Scénaristes : Spike Jonze. Avec : Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson, Amy Adams, Rooney Mara, Olivia Wilde. Musique : Arcade Fire. Genre : comédie dramatique, science-fiction. Pays d’origine : USA. Durée : 2h

Nicolas

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8 réflexions sur “[Critique] « Her »: Amour 2.0

  1. J’ai beaucoup aimé. Contrairement à toi, je n’ai pas perçu de longueur (j’ai même vu le film deux foix avec plaisir, la deuxième fois pour accompagner une amie). Par contre, j’ai vu que c’était une critique qui revenait souvent chez les spectateurs en effet….

    Je ne sais pas si tu connais la série britannique Black Mirror qui va être diffusée bientôt (sur France 4 je crois). Je pense que ça devrait te plaire si tu aimes le genre de sf qui colle au présent comme Her. Il n’y a pas vraiment de longueurs (les épisodes durent 60mn). Et puisque tu as vu Her, je te conseille en particulier l’épisode 1 de la saison 2, je serais curieux de savoir ce que tu en penses (les deux histoires sont très proches)

    • En fait, je ne pense pas que les longueurs viennent de la durée du film. Personnellement, j’ai rapidement eu cette impression de longueur. Je pense que ça vient du fait que toute la communication entre Samantha et Théodore passent par le dialogue, et que le film s’installe vite dans une « routine », dans laquelle Théodore est presque tout le temps chez lui (sur son lit, ou en train de jouer) en train de dialoguer. Je pense que c’est cette routine qui endort un peu, même si les dialogues sont bien écrits.

      Je ne connaissais pas Black Mirror. La diffusion commence le 1er mai sur France 4… tout juste, merci pour l’info! J’ai vu le trailer, je ne suis pas sûr de bien comprendre le concept à priori, mais je verrai bien ce que ça donne jeudi!

      • Bien vu, le film donne l’impression d’être un roman car il ne peut pas vraiment produire d’action dans la vie réelle, Samantha étant une intelligence artificielle. Il m’a donné l’impression de pouvoir se dérouler dans de grandes villes comme Paris, où la solitude est déjà bien palpable.
        Ce qui est intéressant avec ce film, c’est qu’un placébo à de vraies relations avec des personnes réelles n’existe pas durablement. Même avec des intelligences artificielles, les relations sont aussi compliquées qu’avec des humains. Peut être même plus réelles. Comme s’il était permis, avec les systèmes, d’être soi- même. Mais l’un des messages que j’ai cru comprendre, c’est qu’il faut, en retour, admettre que l’autre a sa propre personnalité, ne pas tenter de le contrôler, de le faire entrer dans la case qu’on a imaginé pour lui, et au contraire, lui donner sa liberté.
        Ce qui suppose que rien n’est fait pour durer, et qu’une relation peut s’achever. Et aussi qu’il faut considérer le rythme de celui avec qui on veut partager des sentiments : si l’on n’est pas synchrone, on risque de s’éloigner, et de se perdre avec le temps.
        Pour moi, ce film est un rappel de ce qu’est une relation amoureuse, alors que sur internet (sites de rencontre, de drague) ou à la télé(télé réalité) on nous vend l’importance d’occuper un rôle (un masque) le mieux taillé pour avoir du succès.

        • En tout cas, c’est une des grandes réussites du film, il donne à réfléchir sur beaucoup de choses.

          Cela fait quelques mois que j’ai vu le film, je n’ai plus tout en tête, mais il me semble que lorsqu’il parle de sa femme et qu’il la retrouve, Théodore explique pourquoi ça n’a pas marché entre eux, et je me demande s’il n’est pas justement question de ce que tu disais: « il faut, en retour, admettre que l’autre a sa propre personnalité, ne pas tenter de le contrôler, de le faire entrer dans la case qu’on a imaginé pour lui, et au contraire, lui donner sa liberté. »

          En fait, le film rappelle ce qu’est une « relation tout court » je pense!

          • Bien vu, il y a l’essai d’une relation totalement désincarnée et la découverte qu’en fait, elle est soumise aux mêmes règles et raisons de rupture qu’une relation conventionnelle à 100% dans la vie réelle, et une interrogation sur l’utilité des réseaux sociaux.
            Une amie me disait « il n’y a rien de plus désociabilisant qu’un réseau social ». En fait, c’est un autre miroir aux alouettes, avec des promesses de succès, de relations, mais rien de concrêt. C’est aussi utile que le téléphone portable à ses débuts, rien de plus, pas de lien en plus, car l’essentiel c’est que les autres aient envie de nous voir, de passer du temps avec nous.

  2. Pingback: 2014: le bilan cinéma! | Scientas'Hic

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