[Critique] « Malpertuis »: mythologie de l’épouvante

Considéré comme l’un des grands auteurs belges du fantastique, Jean Ray a érigé, avec Malpertuis, un monument de la littérature. Ce huis clos étouffant dans une maison maléfique est, aujourd’hui encore, un modèle d’épouvante.

L’Oncle Cassave est au bord de la mort. Pour ses derniers instants sur terre, il a réuni toute la famille dans Malpertuis, son imposante maison. Il promet à chacun une rente mirobolante… à condition d’habiter avec les autres, dans la demeure familiale. Celle-ci révèle bientôt son étrangeté et sa malfaisance. L’horreur est prête à se déchainer sur ses occupants…

 « Malpertuis », de Jean Ray (1943)

Malpertuis cover ancienLe fond de Malpertuis est aussi étrange que sa forme. Le récit se présente comme une compilation de 4 auteurs (ou 5, si l’on inclut la personne qui a assemblé les textes) : l’abbé Doucedame-le-Vieil, Doucedame-le-Jeune (son petit-fils), Dom Misseron (un autre abbé) et enfin Jean-Jacques Grandsire, dont l’aventure constitue le témoignage central. Il est le neveu de Cassave et le personnage principal de Malpertuis. Mais, en fin de compte, la maison elle-même n’est-elle pas le véritable protagoniste ? Les secrets qu’elle abrite sont au coeur de l’intrigue. Elle est comme une porte vers un autre monde, vers une autre réalité. L’œuvre de Jean Ray ne manque pas d’évoquer Lovecraft, par sa noirceur et par les « créatures » qu’elle met en scène, même si leur origine est tout autre. Malpertuis est un huis clos, de prime abord librement consenti par les personnages. Mais, peu à peu, le lecteur comprend l’inéluctabilité de leur destin, et l’impossibilité pour eux d’échapper à l’horrible maison. Celle-ci finit par altérer l’espace et le temps, ramenant vers elle ceux qui essaient de lui échapper.

Malpertuis appartient à ce genre de fantastique dans lequel le sens commun finit par s’effacer devant des forces extérieures. Alors que la structure du récit se désagrège pour verser dans l’horreur, le lecteur perd pied, ne comprend pas plus que Jean-Jacques ce qui lui arrive. Il ne peut que fuir devant les images surréalistes qui se dessinent devant lui. Des connaissances de l’Antiquité vous permettront de saisir les allusions, à défaut de tout comprendre, avant l’explication finale. Les trois témoignages des religieux (pas « purs » pour autant, n’ayez crainte) contrastent avec l’épouvante vécue par Jean-Jacques. Trop sans doute, puisque cette explication nous est fournie un peu trop mécaniquement pour être tout à fait satisfaisante. L’idée qui en fait le fond est, elle, captivante, et a également été utilisée par des auteurs prestigieux comme Neil Gaiman.

Si le concept d’une maison en proie à des forces maléfiques parait classique, Jean Ray apporte une vraie originalité à son texte, en modelant une atmosphère pesante et de plus en plus détachée de la réalité. L’occasion pour lui de confronter à des forces surnaturelles, comme il aime le faire régulièrement dans ses écrits, le quotidien « petit-bourgeois » de ses personnages. Au fur et à mesure que le récit s’accélère, on se met à apprécier le style d’écriture du romancier, pourtant un peu poussif au départ (le vocabulaire sonne vieux par moments).

A la fois histoire fantastique et récit d’épouvante, l’œuvre de Jean Ray s’apparente à du Lovecraft, tout en ayant une identité forte. Malpertuis est une œuvre remarquable, qui s’impose durablement à l’esprit. Un livre intriguant, inquiétant, captivant, dont tout amateur de fantastique devrait se repaitre.

Nicolas

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s