[Critique] « Alleluia »: une virée en enfer

Entre 1947 et 1949, les Etats-Unis ont été secoués par un sanglant fait divers. Raymond Fernandez et Martha Beck, un couple de serial-killers, escroquaient des femmes célibataires. La fin de l’histoire, souvent sanglante, résultait de la jalousie de Beck, envers les victimes que Fernandez séduisait. Alleluia est la transposition de cette épopée furieuse, dans la région ardennaise. Fabrice Du Welz réalise ainsi le 2e volet, après Calvaire, de sa « trilogie ardennaise », centrée autour de cette région et de l’acteur Laurent Lucas. Si son premier long-métrage était déjà marqué par la folie de ses personnages, Du Welz va plus loin encore aujourd’hui, et emmène le spectateur dans un récit dont il est impossible de sortir indemne.

Michel, la quarantaine, un peu tocard, survit en séduisant des femmes, qu’il arnaque par la suite. Un jour, il fait la connaissance de Gloria, mère célibataire en manque d’affection. Celle-ci, folle amoureuse, ne le lâche plus. Cette rencontre marque le début d’une épopée sauvage. Le couple, se faisant passer pour une fratrie, s’enfonce dans l’escroquerie et le meurtre…

« Alleluia », réalisé par Fabrice Du Welz (2014)

Alleluia tient en un mot : l’amour. Un amour fou et malsain, instable et dévorant. Un amour tellement intense qu’il fait plonger deux individus dans une horreur sans nom. Un amour brutal dont Fabrice Du Welz ne nous épargne rien, en s’engageant totalement dans une relation qui fascine tout autant qu’elle ne provoque le rejet. Le coup de force du réalisateur, c’est d’exposer cette liaison tortueuse et de la rendre crédible, même si nous ne pouvons pas la comprendre. Cette union qui alterne entre équilibre et mode du dominant-dominé, sans qu’on sache vraiment qui est soumis et qui dirige. Si Michel pense avoir la main, c’est bien la jalousie de Gloria qui conduit aux atrocités, sans que son compagnon ne puisse ou ne veuille s’en dégager. Avec sa structure en 4 actes, portant chacune le nom de la femme escroquée, Fabrice Du Welz nous montre, par une étrange routine, comment Gloria et Michel repoussent toujours un peu plus loin leurs limites, jusqu’à ce dernier acte insoutenable par son intensité.

Alleluia étreinte

Gloria et Michel, la douceur dans l’horreur.

Alleluia adopte un rythme frénétique, sautant d’un acte à l’autre, pour mieux se concentrer sur les moments les plus denses. Fabrice Du Welz est dans le présent uniquement. Plus encore que les quelques dialogues échangés sur le passé respectif des personnages, c’est par la force de ses images qu’il parvient à suggérer leur histoire. Dans la première scène du film, Gloria nettoie le corps d’un mort, à la morgue. Ce rapport aux corps de ses victimes sera utilisé tout au long du film avant d’atteindre son paroxysme, lors d’une scène où elle lave Michel, vivant, mais le regard perdu dans le vague, comme si les crimes commis avaient tué son âme. Si cette concision et cette capacité à concentrer en un plan des informations narratives font la force d’Alleluia une fois la trame lancée, le film souffre néanmoins d’une mise en route trop rapide. Même si Du Welz suggère très habilement le besoin d’affection qu’éprouve Gloria, et nous en dévoile plus sur son caractère enfantin par la suite, quelques scènes supplémentaires n’auraient pas été superflues. Ce début peut être dommageable, empêchant le spectateur d’entrer dans le film. Heureusement, Du Welz sait rendre son récit captivant par la suite, via des personnages qu’on n’apprécie pas nécessairement, mais dont la nature transparait très bien à l’écran.

Fabrice Du Welz ne nous raconte pas seulement une histoire, il nous plonge dedans par sa réalisation. L’atmosphère oppressante est créée par ses (dé)cadrages des visages et par la distanciation instaurée via des obstacles entre le spectateur et les personnages. Par l’utilisation audacieuse de « plages de couleur », tantôt rouge, tantôt bleue, qui reflètent le bouillonnement interne de Gloria. Par ce jeu sur la lumière également, qui transforme les corps en ombres, imprimées sur la pellicule granuleuse, préférée au numérique. Enfin, par cette bande sonore incroyable, qui berce le film de sa mélodie inquiétante, et que Gloria reprend elle-même, en regardant le spectateur droit dans les yeux ! Fabrice du Welz fait du cinéma à l’état pur, que des mots sont insuffisants à retranscrire !

Alleluia Faith

Gloria à la recherche de Michel, dans un environnement d’un bleu glacial.

Généreux dans son cinéma, Du Welz pousse toujours plus loin l’expérimentation. Peut-être va-t-il d’ailleurs trop loin dans l’exagération, ce qui donne, par moments, un côté théâtral à son œuvre. Ainsi, il cherche volontairement les regards caméras. La scène du chant, dans une situation assez… particulière, est à double tranchant : si elle met effectivement mal à l’aise, elle peut aussi faire sortir le spectateur du film. Est-ce l’effet voulu ? Cette exagération se retrouve également dans le jeu des acteurs, comme ce regard horrifié de Michel qui tombe un peu dans la caricature. L’actrice Lola Dueñas, pourtant impeccable, est un peu victime de son trop plein d’énergie. Ce qui entraine, parfois, un rire non recherché dans une situation pourtant dramatique.

Mais ce ne sont que quelques points discutables, qui n’enlèvent rien à ce métrage inclassable. Et qui, au contraire, participent peut-être à cette atmosphère d’étrangeté. Alleluia est le fruit d’un réalisateur qui ose et qui sait user du choc de l’image. Un cinéma puissant, qui pousse le spectateur dans ses retranchements, au point de ne plus savoir quoi penser de ce qu’il a vu. Mais en restant, tout de même, admiratif de cette œuvre hors du commun.

Alleluia. 2014. Réalisateur: Fabrice Du Welz. Scénariste: Fabrice Du Welz et Vincent Tavier. Avec: Laurent Lucas, Edith Le Merdy, Lola Dueñas, Héléna Noguerra, Stéphane Bissot. Musique: Vincent Cahay. Genre: Thriller, Drame. Pays d’origine: Belgique, France. Durée: 1h35.

Nicolas

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Une réflexion sur “[Critique] « Alleluia »: une virée en enfer

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