[Critique] « Dune » : un space opéra qui manque d’épices…

Dès sa publication en 1965, Dune jouit d’une grande renommée, tant critique que populaire. Dans les coulisses d’Hollywood, cette « bible de la science-fiction » acquiert également la réputation d’être inadaptable, de par sa densité et sa complexité. Pourtant, après quelques aventures, les droits du livre atterrissent chez le prolifique producteur Dino De Laurentiis (King Kong version 1976, Conan le Barbare, Dragon rouge). Il charge David Lynch, auréolé du succès d’Eraserhead et d’Elephant Man, de transposer à l’écran le chef-d’œuvre de Frank Herbert. Mais survivre dans le désert d’Arrakis est une épreuve difficile, et le réalisateur de Mulholland Drive finira par s’ensabler lui aussi…

Un futur très lointain. Toute forme d’intelligence artificielle a été bannie, suite à une guerre qui a opposé humains et machines. Dans ce contexte, la planète « Dune » (ainsi surnommée par ses habitants, pour son climat désertique et ses étendues de sable) occupe une place essentielle dans le développement de la civilisation humaine. Elle est la seule sur laquelle on peut trouver l’Epice (ou Mélange), un puissant stimulant qui développe les aptitudes psychiques. C’est notamment grâce à elle que les navigateurs de la Guilde spatiale voyagent dans l’espace. En l’an 10191, Shaddam IV, empereur de l’Univers connu, confie à la Maison Atréides la gestion de cette planète. Ce cadeau est en réalité un complot, imaginé avec le soutien du Baron Harkonnen, chef d’une Maison rivale. Alors que le piège se referme, Paul, héritier des Atréides, peut espérer prendre sa revanche grâce à la population locale, qui le voit comme le Messie annoncé par les prophéties.

« Dune », réalisé par David Lynch (1984)

Dune Paul Atreides

Paul Atréides, le Messie tant attendu?

Riche background, hein ? Dans la séquence d’ouverture, la Princesse Irulan se charge de nous faire ingurgiter ces données, face caméra. Un début bavard, qui annonce le fléau de ce film : la quantité astronomique d’informations transmises par de longs dialogues et par des voix off omniprésentes. Lynch use de celles-ci outrance, pour narrer les transitions entre les grands chapitres de son histoire. Mais la torture ne s’arrête pas là : sur un ton murmuré et irritant, chacun des personnages explique ses états d’âme, confie ses moindres doutes et commente les évidences. En résulte une lourdeur qui plombe un récit déjà boiteux. Dune est horriblement lent dans sa première partie, avant que, brusquement, le mode accéléré ne soit enclenché : les évènements prenant place dans le déserts se succèdent alors à coup de raccourcis et d’ellipses. Paul accomplit des actes héroïques, surmonte des obstacles et est touché par des révélations qu’on ne comprend pas et dont on est incapable de saisir la portée. Le messie tant attendu se transforme ainsi en prophète du ridicule, drogué à l’épice (on se demande d’ailleurs si elle ne nous a pas également été inoculée). La musique du groupe Toto, emballante mais trop souvent jouée, contribue à cette impression de bande-annonce géante d’un film qu’on ne verra, hélas, jamais. Comme tous ceux que se sont essayés à adapter le roman de Frank Herbert, Lynch a eu bien du mal à écrire un scénario d’une durée raisonnable. Partant d’une première version de 4h, il a dû couper et condenser. En l’occurrence, il a peut-être fait les mauvais choix : en abonnant toute la composante politique, il condamne la moitié de son intrigue à n’être qu’une grosse introduction aux futures épreuves de Paul. Mais, par la suite, il supprime le contexte, nécessaire pour comprendre les enjeux métaphysiques ou écologiques sous-jacents à l’ascension de son héros.

La faiblesse du scénario s’étend à la mise en scène un peu molle (notamment celle des batailles), et à un jeu d’acteur un peu théâtral, dans lequel végètent pourtant quelques grands noms comme Max van Sydow, Brad Dourif ou encore Patrick Stewart. Certains d’entre eux doivent affronter les choix étranges du réalisateur : comment ne pas rire de ce Baron Harkonnen, sorte de Bibendum volant à moitié demeuré, ou devant Sting en slip bleu impérial ? Des personnages potentiellement intéressants, mais qui n’ont pas leur place dans un tel environnement. Le rôle principal est tenu par le novice Kyle MacLachlan, que l’on retrouvera plus tard dans Blue Velvet et Twin Peaks.

Dune Guide Spatiale

A force d’être exposés à l’Epice, les navigateurs de la Guilde Spatiale se fransforment…

Pourtant, le matériau de base est tellement puissant qu’il reste hypnotique, même s’il est affreusement défiguré. On ne peut nier que le résultat dégage une certaine aura. Malgré, ou grâce à des choix parfois douteux, Lynch construit un monde qu’il est difficile d’oublier. Chaque planète, possédant un visuel différent et une atmosphère unique, est porteuse d’une histoire propre, entre des Atréides au style moyen- âgeux et des Harkonnens au design plus industriel, entre le palais de l’empereur-soleil et les sables brûlants des Fremens.

Dune est un classique de la science-fiction, plus parce qu’il est l’adaptation d’un livre culte, que pour ses qualités. On voudrait bien le juger pour ce qu’il est lui-même, indépendamment du texte, car une adaptation est toujours une interprétation, et aura toujours des détracteurs. Mais dès lors qu’il est incompréhensible pour les non-lecteurs, malgré ses nombreuses voix off (un comble !), il y a clairement un problème. Ennuyeux de bout en bout parce que mal construit, condamné par des choix artistiques qui le font glisser, aujourd’hui, dans le kitsch, il ne vit que de quelques fulgurances visuelles. Pour voir ses points positifs, il faut fournir un tel effort qu’on ne pourra blâmer ceux qui s’en détournent.

Dune. 1984. Réalisateur: David Lynch. Scénariste: David Lynch et Frank Herbert (roman). Avec: Kyle MacLachlan, Francesca Annis, Virginia Madsen, Brad Dourif, Jurgen Prochnow, Kenneth McMillan, Freddie Jones, Patrick Stewart, Everett McGill, Sting. Musique: Toto. Genre: Science-fiction. Pays d’origine: USA. Durée: 2h17.

Bonus Blu- ray [Édition Spéciale 30ème Anniversaire 2 DVD + 1 Blu-ray]

Dune Blu-rayLe coffret contient un DVD du film, un Blu-ray haute qualité et la version TV. Diffusée en 1988 sous la forme de deux épisodes de deux heures, celle-ci propose un nouveau montage et quelques scènes supplémentaires. Les ajouts sont en réalité moins nombreux que ce que laisse penser cette longue durée. Par exemple, des plans sont réutilisés 2 voire 3 fois ! De plus, le récit est régulièrement interrompu par des publicités (retirées de cette version, mais les coupures sont facilement repérables par des fondus au noir). Face à cette « abomination », David Lynch exigera que son nom soit remplacé au générique par les pseudonymes Alan Smithee (réalisateur) et… Judas Booth (scénariste).

Cette édition 30e anniversaire est avare en bonus, tant qualitativement que quantitativement : en plus de quelques images d’archives, le contenu ne comprend que deux interviews d’un spécialiste à propos de l’adaptation du roman, une vieille interview de David Lynch et un extrait vidéo du tournage. Le tout atteint péniblement les 35 minutes.

Nicolas

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2 réflexions sur “[Critique] « Dune » : un space opéra qui manque d’épices…

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