[Les Quatre livres extraordinaires de la littérature chinoise (1)] « Le Singe pèlerin »

En tant qu’Occidentaux, nous avons tous lu des classiques de la littérature francophone et anglophone (parfois contre notre gré, sur les bancs de l’école !). Mais qu’en est-il des incontournables d’autres régions, telles que l’Asie ? Allons donc à la découverte d’une œuvre fondatrice de la littérature chinoise !

« Le Singe pèlerin », écrit par Wou Tch’eng-en (XVIe siècle)

Le Singe Sage-Egal-du-Ciel, personnage emblématique de la culture chinoise.

Le Singe Sage-Egal-du-Ciel, personnage emblématique de la culture chinoise.

Le Singe pèlerin, également connu sous les titres La Pérégrination vers l’Ouest ou encore Le Pèlerinage d’Occident, n’est ni plus ni moins que l’un des « Quatre livres extraordinaires » de la littérature chinoise pré-moderne. Chacun d’entre eux, diffusés sous l’ère Ming (1368- 1644), est considéré comme le chef- d’œuvre représentatif et fondateur d’un genre : le roman de cap et d’épée (Au Bord de l’eau), le roman historique (Les Trois royaumes), le roman fantastique (La Pérégrination vers l’Ouest) et le roman de mœurs (Jin Ping Mei). Ce dernier est remplacé, dans une liste ultérieure, par Le Rêve dans le pavillon rouge. L’influence de ces ouvrages a dépassé les frontières de l’Empire du Milieu pour s’étendre à l’Asie. Vous constaterez, à la fin de cet article qu’elle a plus particulièrement inspiré des auteurs nippons.

Le Singe pèlerin raconte la quête de Hiuan Tsang, un prêtre bouddhiste chinois parti en Inde pour chercher des textes sacrés. Mis à l’écrit au XVIe siècle, ce récit est une romanisation d’un personnage historique, dont le voyage, bien réel, a été consigné dans un rapport de l’époque, avant d’être enjolivé oralement depuis le VIIe siècle. Hiuan Tsang (surnommé Tripitaka) traverse ainsi des royaumes inconnus et doit faire face à des ogres, magiciens et monstres en tout genre. Plutôt naïf et peureux, il n’en sortirait pas vivant s’il n’était accompagné de 4 protecteurs : le Troisième fils du Roi-Dragon qui, sous la forme d’un cheval blanc, lui sert de monture ; le Pourceau, Ancien Maréchal des Cohortes Célestes, sorte de cochon armé d’un râteau ; Sablon, un « ogre » des sables ; et, surtout Sage-Egal-du-Ciel, un singe qui a acquis l’immortalité et de grands pouvoirs. Ce dernier est, d’une certaine façon, le vrai protagoniste : c’est lui qui résout généralement les problèmes avec sa ruse et ses pouvoirs. Les premiers chapitres sont d’ailleurs consacrés à ses aventures et à ses démêlés avec le Monde Céleste.

Vous l’aurez deviné en lisant ce résumé, La Pérégrination vers l’Ouest, est proche du conte ou de la fable, empli de « magie » et de créatures fantastiques. Mais il est également une quête religieuse, dans laquelle le bouddhisme apporte la sagesse, la paix et la prospérité. Les compagnons de Tripitaka sont des anciennes divinités tombées en disgrâce, du fait de leurs erreurs passées. En côtoyant le prêtre, ils vont peu à peu s’assagir et obtenir leur rédemption.

Puisque le roman est ancré dans un contexte historique, religieux et politique auxquels nous, Occidentaux, ne sommes pas habitués, certains sous-textes ne nous sont pas perceptibles. Ce qui n’empêche pas d’apprécier l’histoire, savoureuse et souvent drôle, grâce aux interventions du singe. L’œuvre de Wou Tch’eng-en (l’auteur présumé) est connue pour son côté satirique, ciblant particulièrement la bureaucratie de son époque.

La petite préface du livre (Editions Petite Bibliothèque Payot, pour ma part) se révèle ainsi très instructive, d’autant plus que le traducteur y explique que le texte original est extrêmement long, et qu’il nous parvient généralement en version abrégée. La méthode habituelle consiste à raccourcir tous les épisodes qui le composent. Arthur Waley a choisi une autre approche : il a supprimé des épisodes entiers, mais a reproduit en intégralité ceux qu’il a conservés (sauf quelques passages en vers, pour lesquels il estime que la transcription rendrait mal). Il est difficile de juger le « style d’écriture » étant donné son origine, mais la traduction est moderne et se lit facilement, même si le contenu est assez dense. L’œuvre comporte assez peu de descriptions et se concentre uniquement sur les péripéties. Elle est donc tout à fait accessible au lecteur occidental du XXIe siècle.

Son Goku partage beaucoup de points communs avec le Singe: sa transformation, le bâton et le nuage magique!

Son Goku partage beaucoup de points communs avec le Singe: sa transformation, le bâton et le nuage magique!

Ce roman a exercé une grande influence sur la culture chinoise et asiatique. Au-delà de nombreux films, dessins animés ou peintures qui en sont des adaptations fidèles, il a inspiré bien des auteurs. Parmi eux, le célèbre mangaka Akira Toriyama, père de Dragon Ball. Le Singe est un personnage extrêmement populaire et il est en quelque sorte l’ancêtre de San Goku, auquel il donne d’ailleurs son nom (San Goku est la transcription japonaise de Sun Wukong, le nom chinois de Sage-Egal-du-Ciel). Outre que le Saïen se transforme précisément en singe géant, les deux héros partagent une arme (un bâton capable de changer de taille à volonté) et un moyen de transport (un nuage supersonique !). Le manga Dragon Ball se base sur une quête au demeurant assez similaire : un bonhomme assez naïf se lance dans un voyage fantastique, entouré de compagnons bien moins innocents (et on remarque à nouveau des ressemblances : par exemple, un cochon anthropoïde capable de se transformer !) dans le but de trouver des objets sacrés (ici, les boules de cristal). Sans le savoir, nous avons déjà eu des contacts avec Le Singe pèlerin !

L’œuvre de Wou Tch’eng-en mérite d’être lue à plus d’un titre. Même s’il n’est pas possible d’en saisir toutes les subtilités, ce voyage fantastique (au sens propre et au sens figuré), est plaisant et dépaysant. Comme tout « conte », il est atemporel et universel. C’est peut-être la raison pour laquelle il marque tant les esprits.

Le Singe pèlerin (西游记 en chinois simplifié, 西遊記 en chinois traditionnel). Auteur: Wou Tch’en-eng. Année: fin du XVIe siècle.

Monsieur Scientas’Hic

N.B. : La transcription orthographique du chinois peut varier selon les sources. Pour cet article, j’ai repris la version des Editions Petite Bibliothèque Payot, que j’ai lue.

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4 réflexions sur “[Les Quatre livres extraordinaires de la littérature chinoise (1)] « Le Singe pèlerin »

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