[Critique] « Jurassic World »: Ridiculus Rex

Succéder à Jurassic Park, film légendaire qui a suscité à lui seul un intérêt pour les dinosaures dans le monde entier, est un challenge hors-norme. Les deux suites de 1997 et 2001 avaient eu du mal à suivre ses gigantesques pas, ce qui avait poussé Universal à une première extinction de ses précieux lézards. 14 ans plus tard, l’heure est venue de les ressusciter, à force de manipulations génétiques. L’ADN de la franchise y a-t-il résisté ?

« Jurassic World », de Colin Trevorrow (2015)

Il y a 22 ans, le rêve de John Hammond se brisait, lorsque les dinosaures s’échappaient de leur cage et reprenaient leurs droits sur l’île. Après la mort du milliardaire (et de Richard Attenboroug, l’acteur qui l’incarnait), la société InGen est parvenu à concrétiser le projet : aujourd’hui, Jurassic World accueille plus de 20 000 visiteurs par jour. Mais le parc d’attraction le plus incroyable fait désormais partie du quotidien : ses spectacles aquatiques avec le Mososaure, ses safaris au milieu des apatosaures et même son mythique T-rex n’offrent plus la même fraicheur qu’autrefois. Alors, pour combler un public toujours plus exigeant, InGen crée un nouveau dinosaure, en partant de plusieurs ADN différents. La bête, aussi féroce qu’intelligente, parvient à s’échapper. Un nouveau règne de terreur commence sur l’île…

Jurassic World Owen raptors

Le nouveau meilleur ami de l’homme? Le raptor!

Le point de départ de ce nouvel épisode est assez emballant : après la tentative avortée d’Hammond et deux expéditions en mode survival, Jurassic World présente un parc achevé, qui a enfin dévoilé tout son potentiel. Cette idée est, à peu de choses près, tout ce qu’il y a sauver dans cette farce grotesque.

La première blague, et l’une des pires, est l’Indominus rex, dinosaure doté de capacités qui en font le prédateur ultime (il peut cacher sa signature thermique ou encore se fondre totalement dans un décor). Des capacités utilisées à une seule reprise chacune, parce qu’il fallait bien que la bestiole soit autre chose qu’un T-Rex sous stéroïdes et qui, accessoirement, facilitent la vie de scénaristes un peu faignants sur les bords (nous y reviendrons). Une bête qui incarne parfaitement le défaut de la saga Jurassic Park, depuis le 2e épisode : la surenchère, inéluctable, qui finit par tourner au grotesque. Voici donc que la bête ultime fait du terrifiant T-Rex un sparring partner et renvoie les raptors au rang de simples chiens de chasse, trottant paisiblement au côté de leur maitre. Une surenchère menant à un final qui fait basculer la franchise dans la catégorie des Mega Shark vs. Giant Octopus et autres nanars du même acabit, la différence étant que ces derniers assument leur statut et ne prétendent pas être ce qu’ils ne sont pas. Un Mega Shark ne fait pas peur, un Indominus non plus : les deux font rire. Là où Spielberg installait une attente, avant de plonger personnages et spectateurs dans l’horreur, Colin Trevorrow est incapable d’instaurer la moindre tension.

La faute, notamment, à un scénario beaucoup moins bien conçu que son illustre prédécesseur. L’haletante fuite en avant de Jurassic Park est remplacée par une suite d’allers-retours entre les deux protagonistes adultes (Claire et Owen) et les deux enfants (Zach et Gray) perdus dans le parc, entrecoupés de quelques (ridicules) tentatives pour capturer l’animal en fuite. Curieusement, l’Indominus rex semble ne vouloir s’en prendre qu’à eux : après avoir fait sa démonstration de puissance contre des militaires et des dinosaures, il attend patiemment que les 20 000 visiteurs aient quitté les lieux. Sa soif brutale de sang ? Assouvie, jusqu’à ce que les scénaristes aient décidé que l’heure de l’affrontement final avait sonné, et qu’il devait reprendre sa guerre contre les protagonistes. On s’attendait à un film catastrophe de grande ampleur, avec les 20 000 potentiels steaks humains à disposition : il n’en est rien. Le seul moment qui rencontre cette attente est l’attaque des ptérodactyles, vue dans la bande annonce. Pour le reste, non, Jurassic World n’ose pas verser dans l’horreur promise, cette scène étant d’ailleurs marquée par des séquences involontairement burlesques et par des traits d’humour qui tombent à plat. Si l’on peut admettre comme circonstance atténuante que l’effet de surprise n’est logiquement plus là après 3 épisodes, cela n’excuse en rien la faiblesse de l’intrigue, aussi hybride que l’Indominus. Entre le survival et le film catastrophe, Trevorrow n’a pas su choisir, et son récit en souffre énormément.

La haine du dinosaure mutant à l’encontre d’Owen et compagnie s’explique peut-être par la faible caractérisation de ces derniers. Difficile, en effet, d’éprouver de la sympathie envers des personnages si peu enthousiasmants : que faire, entre les stéréotypes énervants (la femme coincée et autoritaire, le chasseur aux sens surdéveloppés, capable de tout comprendre en 30 secondes, les méchants militaires qui veulent détourner des expériences à des fins guerrières, le scientifique un peu mégalo) et les resucées pures et simples de Jurassic Park (sérieusement, le coup du gamin- encyclopédie qui connaît tout sur les dinosaures. Etait-ce bien utile, pour ce qu’il apporte au récit ?) ? Autant choisir entre la peste et le choléra.

L'Indominus rex en action!

L’Indominus rex en action!

Les effets spéciaux n’échappent pas au naufrage. Nous sommes d’accord, tous ces décors en images de synthèses sont une belle prouesse technique. Mais il est grand temps que les réalisateurs actuels apprennent à ne pas surenchérir systématiquement. Trop, c’est trop : comment se plonger dans un univers quand on a le sentiment que tout est faux? Comment est-ce possible que, 22 ans après sa sortie, Jurassic Park semble encore si réel, alors que Jurassic World ressemble à un monde virtuel ? Dommage, parce que Colin Trevorrow propose d’excellentes idées, à l’image des plans d’ouverture. Deux fois dommage, parce que le cinéaste s’en sort bien dans sa mise en scène, et qu’il valide ainsi la prise de risque d’Universal. En effet, la filmographie de Trevorrow ne comptait jusqu’à présent qu’un seul long métrage (Safety Not Guaranteed), issu qui plus est du cinéma indépendant. Autre artiste à s’en sortir avec les honneurs, le compositeur Michael Giacchino, décidément très en verve ces derniers temps (Jupiter Ascending, A la poursuite de demain, Vice-versa). Ses thèmes, sans marquer autant que ceux de John Williams, n’ont pas à rougir de la comparaison.

Jurassic World est frappé par le terrible fléau qui gangrène la franchise : la surenchère. La dernière mauvaise blague de ce foutage de gueule est que Colin Trevorrow développe une réflexion sur… la surenchère, l’Indominus rex pouvant symboliser la soif du public pour le « toujours plus grand », ce qui peut s’appliquer aux blockbusters notamment. C’est véritablement nous prendre pour des buses, quand ce film s’inscrit lui-même dans ce grand cirque. C’est bien beau de dénoncer, mais pourquoi ne pas avoir proposé une autre voie, justement ? Quand Hollywood fait dans la charité et joue la carte de l’auto-analyse, on verse dans le grotesque. Jurassic World n’est pas une série B ni une série Z, non, il faudrait peut-être inventer une lettre pour ce nanar qui ne s’éloigne de ses compères Mega Shark et co que par son gros budget. Malheureusement, le pire est probablement à venir : son succès planétaire valide une nouvelle trilogie, dont une scène (concernant un scientifique, vous savez de quoi je parle si vous avez vu le film) donne la couleur. A quand une nouvelle catastrophe, pour mettre fin au retour des dinosaures ?

Jurassic World. 2015. Réalisateur : Colin Trevorrow. Scénaristes: Colin Trevorrow, Derek Connolly, Rick Jaffa, Amanda Silver. Avec Chris Pratt, Bryce Dallas Howard, Nick Robinson, Ty Simpkins, Irfan Khan, Vincent D’Onofrio. Musique: Michael Giacchino. Genre: Aventure, science-fiction. Pays d’origine : USA. Durée : 2h04.

Monsieur Scientas’Hic

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4 réflexions sur “[Critique] « Jurassic World »: Ridiculus Rex

  1. Oula, tu ne l’as vraiment pas aimé.

    De mon côté, je n’en attendais rien tellement j’avais adoré le premier. Du coup, j’ai évité toutes les infos autour, et quand j’ai vu la première BA, j’en attendais encore moins à cause de l’idée des vélociraptors domptés et du dino hybride.
    Finalement, je fais partie de ceux qui ont été agréablement surpris. Je l’ai trouvé assez captivant en tant que divertissement, et j’ai fini par préférer des éléments qui me faisaient initialement grincer des dents : principalement les raptors domptés (enfin, à moitié domptés quand on voit le résultat 😛 ). Quelque part, ça a servi à compenser le manque d’horreur et d’angoisse que j’espérais retrouver (pour ma part en tout cas), même si je trouve qu’effectivement, ça manque.

    J’ai passé un tellement bon moment que je n’avais même pas fait gaffe au point que tu soulèves : c’est vrai qu’on ne voit finalement pas une catastrophe de grande ampleur dans le sens où les visiteurs ont l’air d’être majoritairement épargnés et même mis à l’abris (où ? On ne sait même pas, vu qu’on nous dit que les ferrys ne sont pas prêts d’arriver au moment de l’échappée de l’Indominus). Et maintenant que j’y pense, c’est vrai que ça aurait pu offrir quelque chose de bien.

    En fait, j’aurais presque du mal à expliquer pourquoi je l’ai autant aimé, parce qu’il traîne plusieurs gros défauts : plusieurs énormes incohérences (genre la sécurité qui craint un max, avec aucun ferry de secours, ou aucun vrai refuge en cas de pépin ; ou le fait que les employés semblent n’avoir aucun contrôle sur les gyrosphères, ce qui est totalement débile), et des personnages pas géniaux (moi, c’est surtout les gamins qui ne me reviennent pas en fait, notamment la tête-à-claques sans cervelle qu’est l’aîné 😛 J’aurais préféré qu’on fasse le film sans eux). Toujours est-il que je l’ai assez largement préféré au 2 et au 3. Du coup, je suis moins terrifiée à l’idée d’une nouvelle trilogie que toi 😛 , bien que le premier reste pour l’instant inégalable.

    • Salut!

      J’avais moi aussi décidé d’aller le voir sans attente particulière, en me disant que j’étais juste là pour profiter du divertissement… mais je n’ai pas eu la chance de savourer le moment comme toi >__< ). J'ai eu l'impression de voir des images sans queue ni tête, juste pour montrer un max d'action. C'est le principe d'un blockbuster, mais il faut quand même assurer un minimum de logique et surtout, j'ai trouvé la structure de l'intrigue poussive.

      Autant j'enfonce beaucoup (trop peut-être) le clou, autant je ne comprends pas les réactions dithyrambiques autour de Jurassic World. Qu'on puisse le considérer comme un bon divertissement, je suis d'accord, mais plus, j'ai du mal.

      Pour ce qui est de mes craintes pour la trilogie, j'ai peur [SPOILER] qu'on verse dans le détournement de dinosaure à des fins militaires. Et, pire, qu'il y ait croisement génétique entre des dinosaures et des humains/ autres bestioles qui donnent des hybrides beaucoup plus étranges. Avant de lancer le scénario de ce nouveau "Jurassic World", des brouillons ont été faits dans ce sens … [SPOILER]

      Bon, je reste attiré par les dinosaures comme tout le monde, je suivrai de près la suite de toute façon =/

      • Je continue sur les spoilers.

        Je peux encore concevoir dans un scénario que des débiles se disent que les dinos, ça ferait une arme vachement pratique. L’ennui, c’est qu’après la catastrophe sur l’île, l’essai est loin d’être transformé. Alors, ça se tiendrait beaucoup moins qu’ils aillent dans ce sens.
        Par contre, des hybrides humains/dinos, euh, comment dire : NON !! 😛 Là, j’ose même pas imaginer le truc pourri que ça ferait…

        D’ailleurs, je me demande dans quelle direction ils vont vraiment partir pour une suite. Sauver le parc ? Après ce qui s’y est passé, en théorie, ça sert plus à rien. Mais si on va alors dans les utilisations à des fins militaires, ça serait aussi bizarre, non seulement pour l’échec que ça a été sur l’île, mais aussi pour les personnages qu’ils disent vouloir ramener (Chris Pratt, Omar Sy et Bryce Dallas Howard si j’ai bien compris). Maintenant, c’est vrai qu’avec le doc qu’ils ont été chercher…

        Bon, je vais leur laisser le bénéfice du doute pour l’instant, je crois, vu que JW m’a été bien sympathique. On verra après XD

  2. Pingback: 2015: le bilan cinéma! | Scientas'Hic

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