[Critique] »Little from the Fish Shop »: la sirène et le maquereau

Disney a un tel monopole (en matière de visibilité) sur l’adaptation des contes de fées qu’on oublierait presque que ceux-ci sont loin d’être aussi gentillets que dans la représentation que nous en avons aujourd’hui. Prenez La Petite sirène. Selon Andersen, point de « ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants » : la pauvre connaît un destin tragique et ne finit pas au bras de son prince charmant, ce dernier épousant une autre femme… Dans son Little from the Fish Shop, le réalisateur tchèque Jan Balej propose une adaptation fidèle à l’esprit du conte mais en le transposant dans notre temps.

« Little from the Fish Shop », réalisé par Jan Balej (2015)

Little from fish shop grand mère

« Petite » trouve auprès de sa grand-mère les indications nécessaires à la transformation de sa queue en jambes

Impuissant devant la dévastation des fonds sous-marins, le Roi de la mer part s’installer parmi les hommes, où il se voit contraint d’ouvrir une poissonnerie, dans un port crasseux. Sa fille, « Petite », attend avec impatience ses 16 ans, afin de pouvoir sortir du magasin et « parcourir » le monde. En guise de prince charmant, elle trouve J. J. Bogan. Individu peu recommandable, il est tenant d’un bar à strip-tease et proxénète. Autant dire que l’amour innocent de Petite n’en sortira pas indemne…

Balej ne s’éloigne pas seulement de la production Disney par la noirceur de l’histoire, mais aussi et surtout par le mode de production et la technique employée. A l’opposé du tout numérique, réalisé par des centaines d’artistes travaillant en parallèle, il s’appuie sur une production artisanale et s’inscrit dans la tradition tchèque (mondialement reconnue) de la marionnette et du stop motion. Ici, presque tout est fait à la main, la plupart du temps par un seul animateur : Michael Carrington. Les « gueules cassées » des personnages n’ont rien de lisse (au sens propre comme au sens figuré), tout comme le décor. Un vrai travail d’orfèvrerie, parfois terni par les quelques effets digitaux (tels que les effets de fumées et d’eau, etc.), pas mauvais en soi mais dont l’intégration est un peu trop visible. En ce qui concerne l’esthétique du film, il est avant tout question de sensibilité (ou pas) à l’usage de ce type de marionnettes et à la stop-motion, avec ses qualités et ses défauts. Sans atteindre la virtuosité (ni le budget…) d’un Tim Burton, le réalisateur livre un ouvrage d’une belle qualité artistique et technique, malgré quelques imperfections (des saccades trop visibles par exemple). L’univers est parachevé par un travail minutieux accordé à l’ambiance sonore. Il est assez étonnant d’entendre un musicien comme Chapelier Fou (un artiste français) dans ce projet !

Le défaut de l’œuvre se situe plutôt dans la narration. Balej a choisi de ne pas faire parler ses personnages (ceux-ci s’exprimant par des cris et bruitages), mais il ne fait pas suffisamment confiance à leur expressivité visuelle (pourtant tout à fait juste) et s’encombre d’une voix off un peu trop bavarde. Celle-ci fait régulièrement redondance avec des actions à l’écran, ou nous fournit des informations temporelles non nécessaires. A un niveau plus problématique, on regrettera que le réalisateur reste très superficiel dans sa transposition du conte dans notre époque. Il actualise le décor et se borne à l’adapter littéralement, sans affirmer son point de vue et sans chercher à en donner une véritable interprétation moderne.

Le port dans laquelle la famille s'est installée

Le port dans laquelle la famille s’est installée

On aurait aimé que Balej soit un peu plus audacieux dans son actualisation du conte, mais Little from the Fish Shop n’en reste pas moins enchanteur, à sa manière. Il ravira les fans de marionnettes et de stop motion, techniques dont il se fait un honnête ambassadeur.

Little from the Fish Shop (Malá z rybárny). 2015. Réalisateur : Jan Balej. Scénaristes : Jan Balej. Acteurs (voix narrateur)  : Oldrich Kaiser. Musique: Chapelier Fou. Genre : Conte, Stop motion, marionnettes. Pays d’origine : République tchèque, Slovaquie, Allemagne. Durée : 1h12.

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Monsieur Scientas’Hic

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