[Les Chroniques de Peck ] Le rôle noble de la SF à travers l’exemple de « La Guerre éternelle »

Encore aujourd’hui, la SFFF ne reste, aux yeux d’une frange du public et de la critique, qu’un genre destiné au divertissement. Une vision évidemment réductrice : s’il est vrai que certaines œuvres n’ont d’autre but que de détendre le lecteur/ spectateur, beaucoup se servent d’un contexte imaginaire pour poser des questions (im)pertinentes ou pour mieux faire comprendre une réalité en forçant le trait. La science-fiction est celle qui excelle le mieux à ce petit jeu : le recul qu’elle implique avec la réalité, le prisme qu’elle place entre le public et cette réalité, permettent, parfois, de davantage la faire ressortir qu’un récit réaliste ou documentaire. C’est le sens « noble » de ce genre, que j’ai choisi d’illustrer avec l’excellente Guerre éternelle.

Guerre éternelle romanMobilisé durant la guerre du Viêt Nam, Joe Haldeman sera marqué toute sa vie parce qu’il a vécu, comme tous les autres combattants. L’ombre de ce conflit planne sur toute son œuvre, à commencer par War Year, son premier roman. Mais c’est sans aucun doute dans son livre La Guerre éternelle (1974) qu’il a le mieux transmis au lecteur le ressenti d’un soldat livrant un combat qu’il ne comprend pas, pour une patrie qui se détourne de son sort. Avant de poursuivre, précisons que ce roman a été adapté sous forme de trilogie en bande dessinée, publiée en 1988 et 1989. Le scénario est de Haldeman, le coup de crayon de Marvano. C’est à partir de cette adaptation qu’est écrite cette chronique. A côté de quelques changements cosmétiques, l’essentiel du livre s’y retrouve, tout comme son esprit.

Le récit débute en 2010 : le soldat William Mandella est formé en vue d’affronter les Taurans, espèce alien ayant agressé des engins spatiaux humains. L’humanité décide de prendre les devants et se lance dans l’attaque sanglante d’une planète. Le premier tome , s’étalant sur sur dix ans, est consacré à l’entrainement et à l’assaut de la planète. Les tomes suivants se déroulent respectivement entre 2020 et 2203, et entre 2203 et 3177 et montrent la suite du conflit, au côté de Mandella, celui-ci prenant des galons au fil du temps.

Comment ? L’histoire s’étend sur 1000 ans ? Comment est-ce possible ? Eh bien, voici précisément l’origine du titre. Réaliste jusqu’à un certain point, La Guerre éternelle tient compte de la durée « réelle » nécessaire aux voyages dans l’espace (on note toute de même le recours à une technologie dite du « saut collapsar ») : les équipages des vaisseaux sont cryogénisés le temps des trajets qui peuvent parfois prendre des siècles !

Mais quel est le rapport avec le guerre du Viêt Nam, demanderez-vous ? Il est partout ! Comme il l’explique dans la préface de la très belle édition intégrale (publiée dans la collection Aire Libre), Joe Haldeman a voulu transposer son expérience de la guerre dans son genre favori : la science-fiction. La description du ressenti d’un soldat dans un contexte futuriste le rend, padaroxalement, plus frappant que des œuvres fictionnelles plus réalistes, voire que des documentaires.

Le Viêt Nam a été un traumatisme pour les Etats-Unis. Véritable fiasco militaire, il a aussi et surtout déchiré le pays. L’opinion populaire ne comprenant pas le but du conflit et n’en voyant pas la fin, s’est retournée peu à peu contre le gouvernement, qui a fini par décider le retrait de son armée. Cette incompréhension quant à l’origine et aux enjeux de cette guerre a frappé les soldats eux-mêmes. Mais à leur retour aux USA, ceux-ci découvrent un pays complètement transformé, auquel ils sont devenus étrangers. Ils sont en outre confrontés à l’indifférence, voire à l’hostalité des compatriotes pour qui ils ont combattus et pour qui ils ont été mutilés. Cette situation est notamment développée dans des œuvres comme Rambo- First Blood : le premier film est en effet porteur d’une véritable réflexion, contrairement aux épisodes suivants, devenus du pur divertissement propagandiste et donc en quelque sorte, à l’opposé du message originel. C’est tout cela que fait ressentir Haldeman (et Marvano pour la BD) : à leur retour sur terre, après des dizaines d’années de voyage dans l’espace, les soldats humains ne reconnaissent plus la planète sur laquelle ils n’ont de toute façon plus leur place. Impliqués dans un conflit dont ils ne comprennent pas l’origine, ils découvrent que la population terrienne leur est en outre souvent hostile. De plus, le décalage temporel entre les ordres donnés et leur exécution est à l’origine de nombreux drames et malentendus. L’origine même de la guerre, y est d’ailleurs questionnée : le gouvernement clame que les Taurans sont les ennemis, mais nul ne sait vraiment pourquoi il faut les combattre.

La très belle édition intégrale de la BD, publiée dans la collection Aire Libre

La très belle édition intégrale de la BD, publiée dans la collection Aire Libre

Quand on voit la vitesse à laquelle notre monde évolue, on comprend qu’après des dizaines d’années ou des siècles, la société n’a plus rien de commun avec celle d’autrefois. En se mettant à la place des personnages de fiction, on peut donc davantage ressentir le décalage temporel et les problèmes d’intégration qu’ont éprouvés les vétérans du Viêt Nam et qu’on peut avoir du mal à percevoir. Ici, c’est en quelque sorte une figure de « l’exagération » qui est utilisée. Cela fonctionne d’autant mieux qu’on sent la sincérité et l’authenticité dans le récit. Haldeman s’appuie notamment sur des anecdotes personnelles : les « huit meilleures manières de tuer silencieusement » expliquées au début proviennent par exemple de son entrainement militaire.

Ainsi, l’entièreté du récit est porté par ce sous-texte. Sans dénigrer le pur divertissement, il me semble que les questionnements et les sous-textes des oeuvres comme La Guerre éternelle font la noblesse et la justesse de la science-fiction. Qu’elle soit fantaisiste ou réaliste, la SF peut (doit ?) nous parler de notre société, elle doit être une lumière éclairant certaines zones que nous aimerions parfois garder dans l’ombre.

Quelques mots sur la BD

N’étant pas un expert en BD, je ne consacrerai pas de critique à La Guerre éternelle, mais il serait dommage de ne pas en dire un mot, tant cette trilogie m’a impressionné. Au-delà du récit, passionnant, on retiendra le superbe découpage, alternant moments de pause et rythme effrené. Chaque page semble différente, animée de sa propre vie. Plutôt que de lire, j’ai eu le sentiment de voir un film, tant les cases s’enchainent bien. Le jeu sur les couleurs, et la richesse de celles-ci apportent une profondeur supplémentaire au récit, les teintes chromatiques créant des ambiances particulières. Notez enfin que l’histoire est plutôt bavarde. Pour une fois, les nombreux dialogues et voix off ne m’ont pas dérangé, mais peut-être est-ce parce que je suis sous le charme…

Peck

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