[Critique] « Le Fléau » : Un Mal pour un Bien ?

Dans une préface de 1989, Stephen King écrivait : « Bien que ce roman n’ait jamais été mon favori, c’est celui que les lecteurs qui apprécient mes livres paraissent aimer le plus. » Certes, en 25 ans, le « Maître de l’Epouvante » a signé bien d’autres œuvres marquantes, mais il ne fait aucun doute que sa réflexion est encore d’actualité. S’éloignant de l’horreur à laquelle il est souvent associé, l’auteur fait une incursion dans le post-apocalyptique. Et signe une œuvre majeure dans un genre qui n’est pourtant pas le sien.

« Le Fléau », écrit par Stephen King (1978)

Le FléauDe nos jours, une super grippe, née dans un obscur laboratoire, frappe les Etats-Unis puis le monde, décimant en l’espace de quelques semaines 99,4% de la population. Seuls les immunisés naturels y échappent et tentent de survivre, avant de reformer de nouvelles communautés.

A priori, ces quelques lignes paraissent bien inoffensives. Mais dans les mains de Stephen King, leur développement est magnifié. Le livre, divisé en trois parties, se concentre dans un premier temps sur la survie des personnages principaux, puis sur la naissance de deux grandes communautés antagonistes, avant de mettre en scène l’affrontement entre celles-ci.

Le premier succès de l’auteur, c’est de proposer un récit à la frontière du réalisme et du fantastique, le surnaturel s’inscrivant parfaitement dans un traitement « réaliste ». La vraisemblance est rendue possible par des personnages remarquablement caractérisés. Le Fléau suit de près une dizaine de personnages à l’histoire et aux caractères différents, et qui paraissent exister réellement grâce à leurs interactions complexes. Mais King brille particulièrement dans la description de la dégénérescence du monde, en s’attardant par exemple sur de nombreux anonymes pourtant immunisés, mais mourant plus ou moins bêtement parce qu’inadaptés à ce monde bouleversé. Le romancier a toujours brillé par sa capacité à inscrire ses histoires dans le réel par des anecdotes qui semblent toutes vraies. Ici, il est au sommet de son art.

Parmi les personnages principaux (entre autres : un des premiers hommes exposés au virus, une jeune fille de 21 enceinte et paumée, un chanteur égoïste qui venait de connaître son premier succès, un jeune sourd-muet ou encore un professeur de sociologie « heureux » de pouvoir vérifier ses théories sur la société), des représentants de « l’autre » clan. Car à un récit post-apocalyptique purement « réaliste » se superpose une lutte entre le Bien et le Mal, incarnée par deux chefs spirituels : d’une part, Mère Abigaël, guidée par la volonté de Dieu et d’autre part, Randall Flagg, homme noir (au sens propre et au sens figuré), doté de pouvoirs maléfiques.

Ce faisant, Stephen King nous entraine dans un récit intimiste, fait de la survie au jour le jour d’individus tous nuancés (qu’ils soient dans le camp des « gentils » ou dans celui des « méchants) et, simultanément, dans une lutte globale dépassant l’entendement humain. Au prix d’un rythme que l’on qualifiera de lent, posé ou langoureux selon son appréciation, l’auteur de Carrie explore de nombreuses directions et touche à de nombreuses thématiques. Un peu de réflexion sociologique par- ci, un soupçon de théologie par là : on se demande bien souvent où le récit va nous emmener. En réalité, Stephen King ne le savait pas bien non plus. Il a à plusieurs reprises décrit l’impasse dans laquelle il s’était retrouvé en écrivant Le Fléau (notamment dans Ecriture, Mémoires d’un métier). Il s’en sortira en opérant un changement de cap radical. La cassure est perceptible d’ailleurs, puisqu’il semble brutalement abandonner la construction des nouvelles communautés pour se livrer à un « affrontement » qu’on n’imaginait pas du tout ainsi.

Le Fléau 2Echappant parfois au contrôle de son auteur, Le Fléau est une œuvre « boursoufflée », un monstre tentaculaire telle qu’il les affectionne dans ses histoires. C’est aussi ce qui rend ce récit magnifique et captivant. Sa complexité et son côté brouillon lui donne sans conteste un caractère vraisemblable malgré ses racines fantastiques. En définitive, Le Fléau apparaît comme une synthèse du genre post-apocalyptique, tout en allant bien plus loin, sur le plan réflexif, que nombre de ses ressortissants.

Pour conclure, une petite indication « technique » : il existe deux versions du livre. La première, publiée en 1978 est plus courte, car amputée de certains passages (environ « 400 pages » !) . La réédition de 1990 rétablit une partie de ceux-ci, tout en actualisant les références culturelles. Dans une préface (Edition Le Livre de Poche), l’auteur explique la raison des coupures: « Les coupures avaient été apportées sur les ordres du service comptabilité de mon éditeur. Les experts avaient totalisé les coûts de production, puis analysé les ventes de mes quatre livres précédents pour conclure qu’un prix de treize dollars était à peu près tout ce que le marché pouvait tolérer. » Toujours selon King, rien qui ne modifie le comportement des personnages, mais plutôt des passages qui les approfondissent. N’ayant lu que la version longue, je ne peux pas juger de sa supériorité (ou pas, certains jugeaient la première version déjà trop longue!). Mais bon, autant choisir la director’s cut non ?

Monsieur Scientas’Hic

Le Fléau (v. o. : The Stand). Auteur : Stephen King. Année : 1978 pour la première version, 1990 pour la réédition.

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