[Critiquer la critique] : « N’en déplaise à la critique… »

Des milliers de journalistes dans le monde en ont fait leur métier, des milliers de blogueurs en ont fait leur passion : critiquer, donner son avis plus ou moins pertinent, plus ou moins argumenté, en toute bonne ou en toute mauvaise foi. Les textes, vidéos et enregistrements audio, sont uniques à chaque auteur, mais sont également traversés par des structures communes, par des modes et, peut-être, par un certain jargon. Suivant une approche schizophrénique, cette rubrique se proposera de retourner le spot vers celles et ceux qui commentent les œuvres qu’ils écoutent, lisent ou regardent… Scientas’Hic y compris !

Le sujet du jour est une locution que je trouve insupportable. Pas besoin de faire durer le suspense, si vous avez lu le litre, vous savez déjà qui est la cible de mon courroux : « n’en déplaise à/ aux ».

Signifiant au départ « que cela ne vous déplaise pas, ne vous contrarie pas », l’ami Robert (Petit de son prénom) nous fournit cette autre définition : « Quoi que vous en pensiez, que cela vous plaise ou vous déplaise » ou encore « En dépit de [ce que pense X ou Y] ». Dans son usage « critique » (et, selon moi, le plus répandu aujourd’hui), cette locution permet donc à son auteur d’affirmer avec emphase son opinion, ce qu’on ne saura évidemment blâmer. Mon irritation à son encontre provient plutôt de son ton généralement dédaigneux et du caractère méprisant envers ceux qu’il cible (Robert en signale d’ailleurs le caractère ironique):

  • N’en déplaise aux esprits chagrins;
  • N’en déplaise aux aigris;
  • N’en déplaise aux bien- pensants ;
  • Etc.

Cette locution en apparence inoffensive ferme en réalité toute possibilité de débat, puisque, sous couvert d’une certaine courtoisie, elle assimile ceux qui pensent différemment à des esprits chagrins, des aigris ou d’autres qualificatifs plus ou moins insultants. Dans le domaine de la critique, elle revient aussi à généraliser et à mettre dans le même panier tous ceux qui n’aiment pas l’œuvre dont il est question et ce, quelle que soit la qualité de leur argumentation. Plutôt que de défendre son point de vue, il s’agit de dénigrer « l’adversaire » pour saper la légitimité de son avis.

Sur base de ma seule expérience empirique (aucune recherche scientifique derrière cette observation), « n’en déplaise » semble être souvent utilisée quand l’auteur de la critique se retrouve dans une « minorité » qui défend une œuvre décriée, voire descendue par une « majorité ». C’est donc souvent pour faire rempart de sa plume devant une opinion assez largement défavorable que j’ai constaté son usage. On ne pointera pas de magazines, sites ou blogs en particulier (à l’exception de Scientas’Hic : vous pourrez en trouver un exemple sur ce blog. Par contre, je suis incapable de me souvenir dans quelle critique ! Si vous la retrouvez… faites-moi signe !).

Alors qu’une critique exprime un point de vue personnel, « n’en déplaise » affirme celui-ci comme une vérité. Cette locution est énervante surtout quand elle est balancée sans la moindre argumentation. Elle l’est un peu moins quand un propos argumenté la soutient, mais l’insulte ne m’en paraît pas moins inutile, et c’est la raison pour laquelle je ne l’emploie plus.

« Je l’utiliserai quand même, n’en déplaise à cet esprit chagrin », diront beaucoup, ou certains. Et ils auront bien raison.

Peck

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