[Les Chroniques de Peck] Le Grand Pouvoir du Chninkel

Dans la BD de Fantasy, Le Grand Pouvoir du Chninkel a atteint le statut de classique. Quand je l’ai découvert, adolescent, cette œuvre m’avait d’autant plus marqué que je connaissais peu ce genre et qu’elle évoquait, à certains égards, le film The Dark Crystal.

« Le Grand Pouvoir du Chninkel », scénario de Van Hamme, dessin de Rosinski (1986-87)

le-grand-pouvoir-du-chninkel-couvertureMais revenons d’abord à J’On le Chninkel. Ses aventures s’étendent sur un format plutôt imposant (168 pages en grand format) et sont l’œuvre de Van Hamme (scénariste) et Rosinski (dessinateur). Le premier, grand nom de la BD franco-belge, est le père de séries prestigieuses telles que Thorgal, XIII ou encore Largo Winch. Le second n’est autre que l’illustrateur de Thorgal. Les deux compères se connaissent déjà très bien lorsqu’ils décident de se lancer dans une nouvelle expérience : « Moins de dix ans après le début de leur collaboration, les deux auteurs ressentent le besoin de bousculer leur pratique du dessin et de la narration. Tandis que Rosinski souhaite illustrer une histoire en noir et blanc, Van Hamme espère échapper au format standard des 48 pages imposées par les séries classiques franco-belges. » (Benoît Mouchard, introduction de l’édition intégrale). Le point de départ d’une œuvre littéralement hors-norme.

Le duo commence par planter le décor : de mémoire d’homme (ou de créature), le monde de Daar a toujours été le théâtre d’une guerre entre trois immortels. Régulièrement, ces derniers se tapent allègrement sur la gueule, sans qu’aucun vainqueur n’en ressorte jamais, malgré les innombrables macchabées nourrissant les vautours, au soir des affrontements. Les empilements de corps sont pour partie composés de Chninkels, petits êtres qui semblent nés d’une union entre un nain et un rat. Ce peuple, tenu en esclavage et jouant systématiquement le rôle de chair à canon, n’est promis à aucun avenir. Sauf que l’un d’eux, J’On, échappe au massacre, et, miraculé, est témoin de l’apparition du « Maître créateur des Mondes ». Celui-ci lui confie la mission de ramener la paix, sans quoi Daar disparaîtra dans une apocalypse de feu. Pour parvenir à ses fins, le Chinkel reçoit le « Grand Pouvoir ». C’est le début d’une quête qui amènera le héros-malgré-lui à voyager à travers le monde en tant que « messie ».

Le Grand Pouvoir du Chninkel a tout du classique, à commencer par quelques traits et figures assez courants dans l’héroic-fantasy : des guerres éternelles, un peuple en esclavage qui se rebelle, une prophétie, une quête initiatique qui passe par la visite à un oracle, etc. Sur le plan narratif, cette histoire n’apparaît pas (aujourd’hui) comme originale. Par contre, elle est nimbée d’une atmosphère « messianique » qu’on pourrait rapprocher, dans un registre complètement différent, à Dune de Frank Herbert. Van Hamme puise dans les textes de l’Ancien et du Nouveau Testament pour créer une sorte d’épopée biblique. Cette « relecture » est à la fois évidente et très subtile, dans lele-grand-pouvoir-du-chninkel-jon-gwel sens où elle n’apparaît pas comme un pamphlet (anti-) religieux ; elle s’inspire plutôt du sacré pour créer un récit qui semble authentique. Sur la forme, le trajet de ce drôle de prophète qu’est J’On est parfois erratique : les passages entre les « chapitres » de l’histoire sont plutôt brutaux et certaines coïncidences paraissent trop grosses pour être vraies. Je ne parle pas ici des hasards qui sauvent la vie de J’On et le font passer, malgré lui, pour un élu doté de grands pouvoirs, puisqu’ils sont mis en place à dessein par Van Hamme. Ces hasards-là sont source de scènes cocasses. L’humour est d’ailleurs très présent et s’accommode parfaitement du contexte globalement dramatique.

Le Grand Pouvoir du Chninkel s’appuie sur tous ces éléments pour plonger le lecteur dans une atmosphère puissante, inoubliable. Mais celle-ci n’aurait pu se développer sans le coup de crayon de Rosinski. C’est beau, c’est détaillé, c’est tout en nuances de noir et blanc. Je ne suis pas un spécialiste BD, mais j’apprécie beaucoup le noir et blanc et certaines scènes, comme la rencontre avec le Maître créateur des Mondes sont sublimes. A ce sujet, des versions couleurs existent (voir ci-dessous). Je ne les ai pas lues, mais indépendamment de leur qualité, je pense qu’il est intéressant de découvrir l’œuvre telle qu’elle a été publiée originellement, d’autant plus que la couleur détournera peut-être l’attention de ce travail sur le noir et blanc. Certains dessins possèdent, en outre, une extraordinaire force symbolique et religieuse. Il y a la fin, inoubliable, mais aussi ce dessin inspiré de La Cène de Léonard de Vinci, qui s’apparente plus à un tableau. L’une des autres particularités visuelles du Grand Pouvoir du Chninkel est d’ailleurs ses nombreuses références et évocations. L’énorme bloc noir dont est constitué le Maître créateur fait immédiatement penser à 2001, L’Odyssée de l’espace. J’On, lui, est physiquement très proche de Jen le Gelfling dans le film The Dark Crystal de Jim Henson (1982), même s’il semblerait que Van Damme ne l’ai pas vu (toujours selon Benoît Mouchard, dans l’introduction de l’édition intégrale).

comparaison-cene

En haut, le repas autour de J’On; en bas, la Cène de Leonard de Vinci!

A vrai dire, la ressemblance entre les deux œuvres ne s’arrête pas là. Narrativement, leur développement est assez proche : deux êtres « faibles » (un mâle et une femelle) qui se rencontrent et voyagent ensemble pour empêcher la fin du monde, l’oracle, etc. A mon sens, les deux sont tout aussi mémorables ; ce qui m’attire chez l’une m’attire chez l’autre, et vice-versa ! Quoi qu’il en soit, Le Grand Pouvoir du Chninkel est une œuvre forte, très marquante. Un classique qui ne vole pas sa réputation !

La polémique : une œuvre typique d’une « littérature sexiste » ?

Récemment, j’ai lu plusieurs articles consacrés à la représentation de la femme dans la Fantasy. Est-ce pour cette raison que cet aspect du Grand Pouvoir du Chninkel m’a particulièrement sauté aux yeux ? Malgré mon respect et mon amour pour cette œuvre, elle relève typiquement de la Fantasy « classique sexiste » : les femmes y sont presque systématiquement à poil, poitrine généreuse à l’appui. Quand elles se battent en string, les hommes luttent en armure… Les lauriers reviennent à G’Wel, la compagne de J’On, qui ne termine pas une séquence avec ses vêtements. Elle en a d’ailleurs conscience, puisqu’elle s’exclame : « Il faudrait que je trouve quelque chose pour m’habiller, cela devient indécent, à la fin, de me promener tout le temps comme ça. » Cette nudité est donc traitée avec humour, mais celui-ci est parfois interpellant. En effet, un running gag voit J’On être interrompu chaque fois qu’il veut coucher avec G’Wel, alors que celle-ci s’y oppose presque tout le récit. L’humour repose donc sur des attouchements et des tentatives de viol.

Dans Le Grand Pouvoir du Chninkel, les scènes de sexe n’ont aucun intérêt dramatique, elles n’ont d’autre but que d’amuser (voir l’épisode de l’oracle, le seul à rééquilibrer un peu les choses !). Ce serait hypocrite de dire que je n’ai pas apprécié ces moments, mais la réflexion mérite d’être lancée.

Les différentes éditions

A l’origine, Le Grand Pouvoir du Chninkel a été publié en épisodes, dans la revue A suivre, de 1986 à 1987, avant d’être assemblé en un seul album. Aujourd’hui, on trouve les éditions suivantes, toutes chez Casterman :

Noir et blanc

  • Une version intégrale en 17x 24 cm (2008, publiée pour fêter le 20e anniversaire)- 20€. Inclus une préface et 16 pages couleurs de croquis.
  • Une version intégrale en 16x 21 cm (2010)- 9,95€
  • Une version intégrale en 24x 36 cm (2014), avec préface- 25€ [celle que j’ai lue] ;

Couleur

Pour ces versions, la coloriste n’est autre que Graza, qui s’est chargée de Thorgal et a régulièrement collaboré avec Van Hamme et Rosinski.

  • Une version en trois tomes (parus sous les titres Le Commandement, Le Choisi et Le Jugement) (2001). Cette version est plus difficile à trouver. Je ne suis d’ailleurs pas certain qu’elle soit encore en vente. De toute façon, elle est, à mon avis, moins intéressante.
  • Une version intégrale en un livre, 24x 36 cm (2006)- 29,95€
  • Une version intégrale en un livre « nouvelle édition couleur » ( ?), 19x 27 cm (2015)- 22,95€
  • Une édition intégrale 25e anniversaire en 24x 36 (2014), avec dossier explicatif- 39€. Tirage limité.

A côté de ces éditions encore reproduites, il est possible de trouver en deuxième main les premières versions (non cartonnées). De même, il existe une intégrale de 2002 avec le carnet de croquis (que l’on retrouve dans l’édition 20e anniversaire), mais qui n’est plus éditée.

A vous de trouver la version qui correspondra le plus à vos envies… et à votre budget !

Peck

 

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