[Les Quatre livres extraordinaires de la littérature chinoise (2)] « Les Trois Royaumes »

Chaque pays, chaque continent possède ses propres mythes, ses épopées qui influencent, aujourd’hui encore, l’imaginaire collectif. Avec Les Trois Royaumes, la Chine peut s’enorgueillir d’une merveille littéraire qui, par son ampleur et sa précision historique, surpasse ses « équivalents » occidentaux.

« Les Trois Royaumes », attribué à Luo Guanzhong (XIVe siècle) 


three-kingdoms-moss-robertsPar où commencer la chronique d’une œuvre si imposante ? D’abord, en signalant que le roman attribué à Luo Guanzhong, écrivain du XIVe siècle (?), est l’un des « quatre livres extraordinaires de la littérature chinoise ». Cette liste, établie sous la dynastie des Ming (1368-1644), est constituée de classiques marquant l’apogée de la littérature chinoise pré-moderne : Au Bord de l’eau, Les Trois Royaumes, La Pérégrination vers l’Ouest et Jing Pei Mei (remplacé, sous la dynastie Qing, par Le Rêve dans le pavillon rouge).

Les Trois Royaumes peut être vu comme un « équivalent asiatique » à L’Illiade ou encore à la légende Arthurienne : les exploits de héros passés y sont chantés et mythifiés. Bien qu’il inclue des éléments surnaturels et invente des évènements, Luo Guanzhong est toutefois beaucoup plus proche de la réalité que ses pendants européens, car il s’appuie sur des comptes rendus historiques de l’époque et des sources sûres (notamment ceux du chroniqueur Chen Shou). L’époque en question est celle des Trois Royaumes (étonnant non ?). Elle débute officiellement en 220, lorsque le dernier empereur de la dynastie des Han est forcé d’abdiquer, et s’achève en 280, lorsque la dynastie des Jin parvient à réunifier l’empire. Durant 60 ans, les empereurs auto-proclamés du Wei, du Shu et du Wu se livrent de nombreuses batailles pour assurer leur autorité. En réalité, le pouvoir des Han se désagrège déjà durant les 40 années précédant leur chute. En 184 notamment, la dynastie peine à mater la révolte des « Turbans jaunes » et lance un appel à l’aide : c’est ainsi que des puissants généraux (tel Cao Cao) se mettent en valeur et que des hommes « ordinaires », comme Liu Bei, Guan Yu et Zhang Fei accomplissent les premiers exploits de leur légende.

C’est par la rencontre de ce trio, et par le serment de fraternité qu’il prête, que débute Les Trois Royaumes. Pour résumer (très) grossièrement la trame narrative principale, on y suit l’errance de Liu Bei (dit Xuande), lointain descendant d’un empereur Han, cherchant à réunifier l’empire. Son opposant le plus puissant est Cao Cao, qui a usurpé le pouvoir et a établi au nord le royaume de Wei. Les alliés principaux de Liu Bei sont Guan Yu, un guerrier héroïque aujourd’hui considéré comme un dieu en Chine, Zhang Fei, l’autre frère juré, et enfin, Zhuge Liang (dit Kongming), formidable stratège parfois considéré comme le vrai protagoniste du roman. La troisième puissance est celle du Wu, sur lequel règne Sun Quan. Ce dernier sera tantôt l’allié, tantôt l’ennemi de Liu Bei.

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Une représentation de Liu Bei (à gauche), Guan Yu (au-dessus) et Zhang Fei (à droite), les « frères jurés » par qui le roman débute.

A côté de ses figures de proues, l’auteur a multiplié les points de vue, incluant des centaines de personnages. Dès lors, ce n’est pas l’épopée d’un héros en particulier qui est contée, mais celle de dynasties, de familles et, surtout, d’un pays divisé. Concrètement, le récit est une suite d’affrontements, tant à la cour que sur le champ de bataille. Parmi les engagements militaires figure la célèbre bataille de la Falaise rouge, qui marque un tournant décisif dans la formation des trois royaumes. Par le biais d’une structure redondante et par moments lassante, c’est la vertu qui est au cœur des Trois Royaumes. Le courage, l’honneur, la ruse, mais aussi la lâcheté, la trahison, la fourberie s’entremêlent et interrogent le Pouvoir et son caractère (il)légitime. Une lecture attentive permet de saisir toute la complexité d’une œuvre aussi majestueuse que prenante. Malgré son âge vénérable, celle-ci impressionne par sa qualité littéraire, mais aussi par sa modernité, et son sens du suspense : chaque chapitre se clôt par un petit cliffhanger et une invitation à en découvrir le dénouement à la page suivante !

Au-delà des qualités propres à cette œuvre s’ajoute pour nous l’exotisme. Si L’Illiade et la légende arthurienne ont été citées, c’est pour faciliter la description des Trois Royaumes et donner un point d’accroche. Mais au-delà de certaines thématiques universelles, ce roman est imprégné d’un « esprit chinois » qui ne peut se comprendre que par la lecture. Le récit est baigné de confucianisme, de taoïsme et de bouddhisme ; il s’appuie sur des philosophies et des traditions d’abord étranges, mais avec lesquelles on se familiarise peu à peu.

Certains éléments échapperont au lecteur (non-Chinois), à moins qu’il connaisse bien l’histoire de la Chine… ou qu’il possède une version annotée. A ce sujet, je vous recommande de lire la traduction de Moss Roberts (publiée chez University of California Press), si vous maîtrisez l’anglais. Outre qu’elle présente le texte en version non-abrégée, elle est accompagnée de cartes et de nombreuses remarques apportant des précisions historiques, mais aussi des éléments de contextualisation et d’analyse. Par exemple, la comparaison occasionnelle entre certains protagonistes et des personnages illustres est expliquée. Plus intéressant encore, les annotations expliquent certains choix narratifs de l’auteur : ainsi, des similitudes entre le début et la fin du récit sont décryptées. Elles mettent en relief l’incroyable travail de Luo Guanzhong (et de ceux qui ont révisé le texte).

Car Les Trois Royaumes n’a pas été écrit innocemment : même si l’on ne peut aujourd’hui dater sa première version avec certitude, il est en tout cas certain que le personnage de Liu Bei est mis en avant, tout comme sa rivalité avec le royaume de Wei, et ce, au détriment du Wu (historiquement, le royaume du Shu sur lequel règne Liu Bei était le plus faible, il sera d’ailleurs absorbé le premier, en 263 alors que le Wu ne sera annexé qu’en 280). Il est aujourd’hui considéré comme un modèle de vertu alors que Cao Cao est vu comme l’exemple type du félon, manipulateur et menteur. La tradition populaire en a fait un « Cardinal de Richelieu asiatique », bien que la réalité soit plus contrastée. Dès lors, si Les Trois Royaumes est construit comme une fresque, il n’en reste pas moins que lorsque les personnages principaux laissent leur place aux générations suivantes, l’auteur se détache de son histoire, et le récit perd quelque peu d’intensité(80 chapitres sur les 120 sont consacrés à la période 184-220, 40 seulement pour les 60 dernières années, pourtant celle des trois royaumes à proprement parler).

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« Les Trois Royaumes » a connu de nombreuses adaptations. Ici, le film de John Woo (2008) consacré à la célèbre Bataille de la Falaise rouge.

Extraordinaire ? Hors-norme ? Comment le qualifier ? Les Trois Royaumes est un roman d’une ampleur et d’une puissance à couper le souffle. Comme si l’Histoire s’animait sous nos yeux, se parant de ses plus belles couleurs et de ses plus beaux atours mythiques. C’est l’une des oeuvres les plus populaires en Chine et en Asie, et l’on comprend aisément pourquoi, au fur et à mesure que luttent sous nos yeux des centaines de personnages, célèbres ou anonymes, vertueux ou vicieux. Au-delà de ses qualités narratives, c’est une lecture enrichissante, pour toute personne curieuse de découvrir d’autres cultures.

Les Trois Royaumes (三國志演義 en chinois traditionnel, 三国志演义 en chinois simplifié, Sānguózhì yǎnyì en pinyin. Auteur : Luo Guanzhong. Année: XIVe siècle ).

Note sur la version lue

Comme signalé plus haut, j’ai lu la version de Moss Roberts en 2 tomes, publiée chez University of California Press et je vous la recommande. Elle est non seulement reconnue pour ses qualités de traduction, mais aussi pour ses nombreuses annotations. Elle contient également un essai en fin de 2e tome, qui présente l’œuvre, en dit plus sur son/ ses auteur(s) et fournit des éléments d’analyse supplémentaires. Un seul reproche : l’éditeur a placé les annotations des chapitres du premier volume à la fin du second, pour une obscure (et imbécile) raison. Donc, si vous comptez lire dans le train, vous devrez vous trimballer les deux tomes en permanence (1100 pages en grand format, j’espère que vous avez un grand sac et que vous n’avez pas de lumbago). Autre conséquence : pour lire les remarques, il faut forcément acheter les deux d’un coup (soit 70$, paf ! dans tes dents le compte en banque !). Impossible de n’acheter que le premier pour voir si on aime… Attention, Moss Roberts a également réalisé une version abrégée, ne vous trompez pas ! Si vous êtes un peu moins riche, une traduction anglaise récente (2014) et apparemment annotée a été publiée en 3 volumes par les éditions Tuttle (42$).

Enfin, si vous êtes anglophobe, il existe évidemment des versions en français, dont la plus récente, en 6 tomes, est l’œuvre de Chao-Ying Durand-Sun, aux éditions Yu Feng. Sauf mauvaise surprise, il s’agit bien de la version intégrale. D’après ce que j’ai lu, elle est annotée.

Si vous vous demandez ce qu’est cette histoire de version intégrale et abrégée, un article y est consacré ici !

Monsieur Scientas’Hic

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3 réflexions sur “[Les Quatre livres extraordinaires de la littérature chinoise (2)] « Les Trois Royaumes »

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