[Interview] Manon Elisabeth d’Ombremont: « ton univers impitoyable » [Partie I]

Du haut de ses 23 ans, Manon Elisabeth d’Ombremont est déjà parvenu à se faire une place dans la littérature fantasy, grâce à ses univers sans compromis, et ses personnages diablement sympathiques. Mais la mieux placée pour en parler est peut-être l’auteure elle-même, non? Dans cette interview en deux parties, vous découvrirez les nombreuses facettes d’une oeuvre et d’une personnalité passionnantes. Dans un premier temps, vous vous familiariserez avec ses histoires et dans un second temps, vous découvriez sa méthode d’écriture originale.

Si l’auteure vous est inconnue, vous trouverez quelques informations sur son travail par ici, avant de vous laisser porter par l’interview.

[Quelques évènements des romans sont dévoilés, mais aucun spoil dangereux, lisez sans crainte!]

En quelques mots, peux-tu nous présenter tes œuvres publiées et ton/tes univers ?

manon-elisabeth-ombremont-3M.E. d’O.: Pour le moment, mes œuvres sont divisées en deux grands univers : la Faëry et le Chtonya Verse. Le premier est plutôt orienté mythologie celtique, médiéval, créatures du folklore dans un monde totalement à part avec ses propres codes, ses propres espèces. Le second est davantage de l’urban fantasy, c’est-à-dire qu’on prend place dans un présent certes uchronique (la France est toujours un Empire au 21e siècle) mais actuel, où le lecteur reconnait sa technologie, ses paysages habituels, ses usages sociaux, bien que l’histoire se déroule du point de vue de créatures magiques, il y a donc des codes supplémentaires à intégrer. Mon parti pris c’est de chaque fois présenter des « méchants » ou plutôt des héros moralement douteux, pour forcer le lecteur à se poser la question du bien et du mal, jusqu’à se rendre compte que c’est une affaire de point de vue, de culture. Pour cette raison, j’ai tendance à dire que j’écris de la dark fantasy.

Sur ton site, et régulièrement sur les réseaux sociaux, tu évoques ta passion pour les jeux de rôle, c’est là que tu as commencé à écrire. Comment es-tu tombée dans la marmite ? Et comment t’es-tu mise à écrire dans ce contexte ?

Alors c’est assez « bizarre ». Plus jeune -je venais d’avoir dix ou onze ans- je suis arrivée sur un forum de discussion autour du manga One Piece, dont j’étais fan à l’époque (enfin je dis à l’époque mais toujours maintenant en fait…) il y avait une chouette communauté, j’y ai rencontré des personnes géniales et ils ont décidé, un jour, d’ouvrir une partie RPG [role-playing game: jeu de rôle]. Je ne savais pas du tout de quoi il s’agissait et on m’a initiée de cette façon. J’ai attrapé le virus, j’ai cherché de nouveaux univers et voilà comment c’est arrivé. Depuis, je n’ai plus jamais réussi à m’arrêter d’écrire.

Est-ce que tu te souviens de la première histoire que tu as écrite ?

La première histoire véritable en dehors d’un contexte de forum rpg, je pense que c’était pour un travail en cours de français, en 3e secondaire. Le sujet était libre, j’étais dans ma période trois mousquetaires de Dumas, j’ai pondu une histoire de guilde au 17e siècle en France… Ce n’était pas très glorieux quand je la relis aujourd’hui, un peu tiré par les cheveux, avec des tournures très maladroites mais j’ai une affection particulière pour l’Histoire alors je suppose qu’il fallait que je commence par là.

Pour ma part, quand j’ai lu La chienne de l’ombre, ton premier roman publié, j’ai beaucoup ressenti cette « influence » rôliste, à travers l’univers, les races, mais surtout via le narrateur. Il est plus qu’un simple conteur : il joue avec le lecteur. Est-ce que tu l’as construit sur le modèle du « Maître de Jeu » ?

Oui et non. Le Narrateur n’influe pas sur l’univers comme un MJ [note : abréviation de « Maître de Jeu »], c’est un personnage interne à la diégèse du roman qui est là pour raconter les évènements. Si je l’ai inclus, c’est en partie pour pouvoir apporter une touche d’humour (noir j’avoue) supplémentaire et multiplier les points de vue. C’est ma touche, je me sens plus à l’aise en brisant le 4e mur à certains moments.

On retrouve également un narrateur dans Nechtaànomicon. Qu’est-ce qu’un point de vue « intermédiaire » entre le lecteur et les personnages apporte à tes récits?

Je pense qu’il s’agit d’une richesse supplémentaire, elle permet des remarques comiques sur les personnages, d’adopter un certain recul, de mettre en avant des traits de caractère aussi. Par exemple, Nechtaàn est égocentrique, sait qu’il est égocentrique, il le montre, mais il n’est pas insensible à tout, que du contraire. Avoir un Narrateur permet de faire comprendre au lecteur ce qui ne sauterait pas aux yeux si on vivait toute l’histoire uniquement du point de vue de Nechtaàn et des apparences dont il se drape.

Pourrais-tu nous décrire la naissance de tes histoires : qu’est-ce qui provoque « l’étincelle créatrice » ? Par exemple, quels sont les points de départ de La Chienne de l’Ombre (cycle Légendes Faës) et du Nechtaànomicon ?

Le RPG ! C’est toujours sur un forum que tout commence. Pour Melyan, c’est un personnage que j’ai créé il y a très (très, mais alors très) longtemps sur un forum avec une amie, dans un univers avec des elfes notamment, deux empires qui s’affrontent, assez manichéen sur le fond mais ça a été la première apparition de Melyan et Elyalë (Elenna à l’époque). Pour le Nechtaànomicon, pareil, tout a commencé sur Star City Heroes il y a deux / trois ans d’ici quand j’ai eu envie de ressortir un démon que je jouais sur un précédent forum et que je l’ai affiné. J’y ai rencontré une fille extraordinaire, qui jouait le rôle d’Abygaël (sous un autre nom) et avec qui j’ai développé énormément de choses. Le RPG me sert de test pour mes scénarii, pour voir ce qui fonctionne ou non, l’échange stimule mon imagination.

Ces récits ont pour point commun des personnages sombres et torturés, que tu affectionnes. Qu’est-ce qui t’attire chez eux ?

Excellente question… Je n’ai pas de réponse précise à donner. Depuis longtemps, ce sont les psychés dépravées, les pathologies, les anormalités sociales qui m’attirent. J’aime les explorer, les développer, m’interroger à leur sujet, je suis beaucoup plus à l’aise avec eux qu’avec un personnage « normal », je ne sais pas comment les auteurs font pour avoir une héroïne qui ressemble à une amie qu’ils pourraient avoir, moi je suis incapable d’aligner trois lignes avec un tel personnage. Pas parce qu’il est mauvais, mais parce que le quotidien, le banal, le standard, ça ne m’a jamais intéressé. Je lis pour m’évader, pas pour qu’on me raconte une autre version de la vie que je pourrai avoir au quotidien. J’ai envie de proposer des points de vue nouveaux, d’aller au-delà de ce qu’on trouve dans la plupart des romans.

J’ai le sentiment qu’aujourd’hui, ces personnages « sombres » sont presque plus populaires que les héros « classiques ». Partages-tu cette impression ? A ton avis, pourquoi le public (actuel ?) y est-il aussi réceptif ?

manon-elisabeth-ombremont-4b

Un fauteuil on ne peut plus adapté!

Je ne pensais pas que c’était le cas jusqu’à commencer les salons. A chaque fois que je reçois un avis sur La chienne de l’ombre ou Nechtaàn, on évoque TOUJOURS les personnages, les lecteurs adorent être surpris. Certains ne me croient pas quand j’affirme que Nechtaàn est et restera un connard jusqu’à la fin, et pourtant… Même chanson pour Elcmar [note : personnage de La Chienne de l’Ombre]. J’ignore d’où ça vient, peut-être d’un ras-le-bol face aux héros tous sortis du même moule auxquels on n’arrive pas à s’identifier, parce que trop moralisateur ? Aucun humain n’est tout blanc ou tout noir. Soit je balance des méchants, soit j’exploite des ratés, je les trouve toujours plus sympathiques.

Dans Nechtaànomicon, tu évoques un multivers. As-tu pour ambition d’intégrer tous tes récits dans un « supra univers » (comme le font certains auteurs) pour les mettre en relation, même si ceux-ci n’entrent pas forcément en interaction ? Et la question subsidiaire : les narrateurs de La chienne de l’ombre et du Nechtaànomicon  ne sont-ils qu’une seule et même personne (si cette question ne relève pas du secret d’auteur ? 🙂 ) ?

Pour moi, nous évoluons dans un Multivers, je crois profondément à ce concept donc oui, tous mes récits sont en lien même s’ils ne sont pas destinés à se rencontrer (en même temps, mettez Elcmar et Nechtaàn dans la même pièce, pour voir si le Multivers survit au-delà de trois minutes :P). Quant à la question subsidiaire, ce sont des personnages différents puisqu’ils appartiennent chaque fois à la diégèse, mais on en apprendra davantage sur eux dans les tomes suivants, promis !

Un autre aspect du Nechtaànomicon m’intéresse beaucoup : il a été publié comme une « saison » de 6 épisodes. D’abord, comment en es-tu venu à ce format ? Est-ce un choix/ une obligation, ton idée/ celle de l’éditeur,… ?

Alors j’avais déjà vu passer ce concept d’épisodes pour le genre de la romance et j’étais intriguée, ça faisait très old school, style roman-feuilleton du 19e siècle, c’est ce qui m’a tout d’abord attiré là-dedans. J’en ai discuté avec mon éditeur et il a trouvé que c’était à tenter, d’autant que cela fonctionnait plutôt bien pour ses romances. Hélas, le lectorat n’a pas vraiment suivi, ce n’est plus dans les mœurs. Il y en a eu, mais les lecteurs avaient davantage l’impression qu’on les prenait pour des vaches à lait et attendaient l’intégrale : dommage ! Mais ça a été très amusant à écrire, un véritable challenge.

Quels sont, selon toi, les points forts et les faiblesses de ce format ?

Les points forts, c’est principalement la dynamique du récit. Chaque épisode avait 4 chapitres, et à la fin du 4e, je devais trouver un moyen d’intriguer le lecteur pour qu’il continue dans l’épisode suivant, ce qui a donné au Nechtaànomicon un côté très rythmé. Les faiblesses, je pense qu’elles se situent surtout au niveau du prix d’un épisode qui semble cher pour beaucoup et à leur fréquence de sortie. Le concept fonctionnait au 19e siècle parce qu’un morceau d’histoire sortait chaque jour. Ici, un mois s’écoulait entre chaque ! Les lecteurs perdaient le fil.

Pourtant j’ai l’impression que c’est un format qui renaît justement avec le numérique : je vois de plus en plus de récits publiés sous forme de feuilleton, mais peut-être que le public n’est pas encore prêt à payer par épisode et que le format doit (re)trouver sa place. Il y a peut-être une question d’habitude aussi. Honnêtement, j’ai également attendu la version intégrale. Mais c’est possible : en 1996, Stephen King a connu un énorme succès avec La Ligne verte, publié en 6 épisodes à un rythme mensuel. Evidemment, on peut se dire que sa popularité a dans un premier temps attiré les lecteurs, avant que la qualité littéraire du texte ne les incite à poursuivre l’aventure.

Je pense que ça fonctionne très bien si on est déjà connu ou alors si on propose ces épisodes gratuitement, ou avec une sorte d’abonnement. A l’époque, on s’abonnait au journal et on avait non seulement le journal, mais aussi ce morceau d’histoire. Du tout en un ! Je ne nie pas le succès du roman feuilleton mais je pense que ce modèle économique peut l’expliquer, il faudrait trouver un moyen de le remettre en place, peut-être par le biais d’un journal hebdomadaire ? Beaucoup de travail en perspective mais je trouverais ça génial 🙂

Pour terminer cette première partie, un petit coup d’œil vers le passé… Comment es-tu entrée dans le monde de l’édition, comment s’est conclu ton premier contrat ?

nechtaanomiconJ’y suis entrée grâce à l’aide de mon libraire, qui m’a plus ou moins présenté mon premier éditeur [Les Editions Lancelot]. J’ai soumis mon roman dans cette toute jeune maison d’édition belge et au bout de quelques mois, ils m’ont contacté pour signer avec moi. Je ne continue pas l’aventure avec eux pour de nombreuses raisons mais je suis contente de les avoir rencontrés, je doute que je serai où je suis s’ils n’avaient pas cru en moi à la base et s’ils ne m’avaient pas donné ma chance. C’est très difficile de rentrer dans le monde de l’édition et de s’y faire une place, même une toute petite comme la mienne.

Et un coup d’œil vers l’avenir : quels sont tes projets à court et à long terme ?

J’ai trois romans qui sont prévus pour l’année prochaine, dont un dans une nouvelle maison d’édition (autre que l’Ivre-Book, mais je ne peux pas encore en parler). Niveau écriture en 2017, je dois terminer le tome 3 des Légendes Faës et le tome 2 du Nechtaànomicon avant toute autre chose. J’ai également un roman secret à corriger avant d’envoyer à un éditeur secret (je sais, mystère quand tu nous tiens !) puis je ne sais pas trop… Les projets ne manquent pas mais j’ignore par lequel commencer, je pense que ça va se faire au feeling du moment.

Propos recueillis par mail, décembre 2016.

Fin de la 1re partie, la suite se trouve de ce côté!

Merci à Manon pour son temps et ses réponses! 

Liens

Site officiel : http://dombremont.com/

Profil Facebook : https://www.facebook.com/profile.php?id=100008452759249

Page Facebook : https://www.facebook.com/medombremont/?fref=ts

Twitter : https://twitter.com/MEOmbremont

Bibliographie

Cycles

  • Légendes Faës : La chienne de l’ombre [Tome 1], Les Editions Lancelot, 2015 + nouvelle édition numérique chez L’Ivre-Book, 2017
  • Légendes Faës : Le Déchu [Tome 2], L’Ivre-Book, 2017 [note: Parution après publication de l’article]
  • Nechtaànomicon, Saison 1, L’ivre-Book (en 6 épisodes puis en version intégrale), 2016

Romans indépendants

  • Bratva, Editions Sharon Kena, 2017 [note: Parution après publication de l’article]

Nouvelles

  • Lune de Miel, L’ivre-Book, 2016
  • Requiem de la Sorser’tan, L’ivre-Book, 2016

Monsieur Scientas’Hic

Publicités

2 réflexions sur “[Interview] Manon Elisabeth d’Ombremont: « ton univers impitoyable » [Partie I]

  1. Pingback: [Auteur] Manon Elisabeth d’Ombremont: entre gris clair et gris foncé | Scientas'Hic

  2. Pingback: [Interview] Manon Elisabeth d’Ombremont: au rythme des bea(s)ts [Partie II] | Scientas'Hic

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s