« Dune », la folle histoire de l’espace [Partie 1] : L’ « échec » d’Alejandro Jodorowsky

Si vous aimez la science-fiction, impossible que vous n’ayez jamais entendu parler de Dune. Et pour cause, le roman de Frank Herbert est un jalon dans l’histoire de la SF, une référence incontournable et indémodable, un récit spectaculaire et profond. Pour faire court : un chef-d’œuvre. A travers son cycle de 6 romans, Herbert a créé un univers riche, doté de sa propre mythologie, de sa propre religion et de son propre système politique. Une œuvre « totale », en quelque sorte.

Frank Herbet, dieu de la SF

Frank Herbet, dieu de la SF

La success story débute dans les années 60, lorsqu’il publie une histoire en deux parties, dans Astounding Magazine : Dune World en 1963 et The Prophet of Dune, deux ans plus tard. Dès 1965, celles-ci sont unifiées et publiées sous le titre Dune, premier tome de la saga. Le succès est immédiat, pour cette « Bible » que les fans s’arrachent (12 millions d’exemplaires vendus, chiffre arrêté en 2003), et que le milieu a couronné des plus prestigieuses récompenses, telle que le Prix Hugo et le Prix Nebula.

Ce best-seller a tôt fait d’attirer l’attention d’Hollywood. Pourtant, l’adaptation s’avèrera très compliquée, parsemée de nombreux échecs (celui d’Alejandro Jodorowsky est le plus célèbre), avant que les efforts du producteur Dino de Laurentiis et du jeune David Lynch ne débouchent sur un résultat mitigé, que le réalisateur reniera par la suite. Moins médiatisée que le film de 1984, une mini-série, menée par John Harrison, ira également au bout de l’aventure, au début des années 2000. Cet article vous propose de revivre l’étrange destin cinématographique d’une œuvre qui aura indirectement contribué à la naissance d’Alien et qui aura forgé le caractère de David Lynch.

Un univers complexe 

L’histoire imaginée par Frank Herbert prend place sur Arrakis, une planète aride et sableuse, que ses habitants, les Fremen, appellent justement « Dune ». Bien qu’elle soit inhospitalière, elle est essentielle à l’humanité : elle seule produit l’Epice ou « Mélange », une substance stimulante multipliant les capacités cérébrales et physiques. Le récit débute lorsque la Maison Atréides, s’y installe, sur ordre de l’Empeur Shaddam IV. Il s’agit en réalité d’un piège, conjointement mis en place avec une Maison rivale, dominée par les Harkonnen. Ceux-ci gouvernaient précédemment Arrakis. Conscient du traquenard, le Duc Leto Atréides pense pouvoir le déjouer, et prend possession de sa nouvelle planète. Sa chute n’est pas loin…. Le héros est Paul, fils du souverain et de Lady Jessica, concubine du Duc et membre d’un ordre matriarcal: les Bene Gesserit. Celles-ci ont développé leurs 5 sens, et peuvent utiliser « La Voix », avec laquelle elles exercent un contrôle sur les individus. L’un de leurs objectifs est de créer, via des manipulations génétiques à travers les grandes lignées (Atréides, Harkonnen,…), le Kwisatz Haderach, un individu mâle qui pourra voir « là où elles ne peuvent ». Paul est pressenti comme étant cette personne. Il apparait, parallèlement, comme le messie qu’attendent les Fremen.

Frank Herbert invente, dès ce premier tome, un univers d’une richesse presque inégalée dans le domaine de la science-fiction. Le schéma du prophète est certes classique, mais le contexte politique et philosophique mis en place confère à cette œuvre une portée immense. Elle explore notamment des thèmes avant-gardistes comme la valeur de l’eau. Techniquement, elle est aussi très difficile à adapter. Par exemple, elle s’épanche beaucoup sur les pensées intérieures des personnages parce que Paul, entrainé suivant les préceptes des Bene Gesserit, fonde ses actions sur l’observation et l’analyse des comportements. Fonctionnant parfaitement à l’écrit, cette particularité est un casse-tête au cinéma.

La quête spirituelle de Jodorowsky

Jodorowsky et son storyboard

Jodorowsky et son storyboard

Dune a d’emblée fasciné les plus grands. Dès la fin des années 60, Arthur P. Jacobs, à qui l’on doit la mise en chantier de La Planète des Singes et de ses suites, flaire le bon coup, et s’empare des droits. Pour la mise en scène, il pense à David Lean, le célèbre réalisateur du Pont de la rivière Kwaï, de Lawrence d’Arabie ou encore du Docteur Jivago, excusez du peu ! Pourtant, le projet n’avance pas vite et, dans les coulisses d’Hollywood, le roman d’Herbert acquiert déjà cette réputation d’œuvre inadaptable. Emporté par une crise cardiaque en 1973, Jacobs n’aura pas le temps de mener à bien son projet. Dune ne reste pas longtemps orphelin, car dès 1975, le producteur français Michel Seydoux et le néo-réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky s’embarquent dans une aventure totalement folle qui mènera au « meilleur film jamais réalisé ».

Pendant que Jacobs s’enlise, Alejandro Jodorowsky découvre le 7e Art, après une vie artistique déjà bien remplie. Comment décrire en quelques lignes le travail de ce touche-à-tout ? Romancier, dramaturge, poète, essayiste, scénariste, il a trainé ses univers surréalistes à travers bien des arts. Au début des années 70, il est auréolé d’un double succès. D’une part, El Topo, un western métaphysique, généralement qualifié de premier Midnight Movie, dans le sens où on l’entend aujourd’hui. Et, d’autre part, La Montagne sacrée, une quête initiatique et spirituelle. Malgré une diffusion limitée, ces deux bizarreries deviennent cultes. A Paris, un homme est particulièrement touché, au point de les distribuer en France : Michel Seydoux. Ce dernier se lie d’amitié avec Jodorowsky et, fasciné par son travail, propose de produire son prochain projet, en lui donnant carte blanche. Bouillant, le généreux Chilien lance : « Dune » ! Une réponse d’autant plus folle qu’il n’a pas encore lu le roman et qu’il se fie aux bons conseils d’un ami… Pour Seydoux, la popularité de ce texte est un atout. 10 000 dollars plus tard, les deux compères sont armés des droits !

L’approche de Jodorowsky est critiquable, elle a de quoi faire hurler les fans. Mais il faut avouer qu’il s’est emparé de la thématique du « messie » comme aucun ne l’a imaginé. Pour lui, être fidèle au livre, c’est le « violer » mais avec beaucoup d’amour[1], en tenant compte des différences entre l’audiovisuel et la littérature. Il estime (à raison !) que les premiers chapitres sont difficiles à comprendre, entre autres parce qu’Herbert a créé un univers complexe, sans le décrire vraiment. Dès lors, il se focalise sur le sens spirituel de l’œuvre, et opère d’importantes modifications allant dans ce sens. La naissance de Paul est beaucoup plus mystique : castré, le Duc Leto est incapable d’avoir des enfants, mais Lady Jessica utilise une goutte de son sang pour se féconder (!). Ce changement est plus qu’une excentricité : l’héritier des Atréides est désormais le fruit d’un amour spirituel et non pas physique, tel le Messie. La fin est également radicalement bouleversée : Paul meurt physiquement, tandis que son esprit s’étend à l’ensemble de l’humanité. En se sacrifiant, il instaure une conscience collective, et devient une sorte de dieu. Arrakis devient elle-même un « messie » pour les autres planètes.

Cette spiritualité rayonne au-delà du processus créatif. Jodorowsky voit son Dune comme un prophète du 7e Art, une œuvre qui changera le cinéma et le monde, et pour laquelle il est prêt à tout sacrifier. Aujourd’hui encore, il en parle avec une verve et une foi qui laissent admiratif, même si l’on n’est pas d’accord avec les excès du bonhomme. Sa « croisade » transparait clairement dans Jodorowsky’s Dune (Frank Pavich, 2013), le documentaire référence sur le sujet[2]. Pour la mener à bien, il a besoin de « guerriers spirituels », c’est-à-dire les meilleurs artistes et techniciens à chaque poste. Il va ainsi former une mini-secte, dont il sera le gourou.

Un dessin préparatoire de Chris Foss

Un dessin préparatoire de Chris Foss

Le premier converti est Moebius, dont il découvre le talent avec la série Blueberry. Pour reprendre ses mots, Jodorowsky l’utilise comme une «caméra, pour explorer les mouvements de caméra ». Leur travail accouche d’un livre-storyboard épais comme une encyclopédie, œuvre d’art à elle seule, et dont il ne resterait que deux exemplaires aujourd’hui. Seuls quelques privilégiés, comme Nicolas Winding Refn (Drive), ont pu toucher ce Graal. L’ambition technique du Chilien est aussi extravagante que son écriture. En témoigne le long plan d’ouverture qu’il imagine, traversant l’univers entier (en hommage au travelling d’Orson Welles dans La Soif du Mal). Pour rendre crédible ce genre de séquence, il faut un magicien des effets spéciaux. Après avoir envisagé un temps Douglas Trumbull, le superviseur des effets de 2001, l’Odyssée de l’Espace, son choix se porte sur un inconnu : Dan O’Bannon. Peu avant de se faire connaitre pour le scénario d’Alien : le huitième passager, celui-ci a signé les effets spéciaux du premier long métrage de John Carpenter, Dark Star (1974). Convaincu par Jodorowsky, il s’installe à Paris, tout comme l’illustrateur Chris Foss (connu pour ses couvertures de livres de SF), qui sera chargé du design des vaisseaux spatiaux. Le réalisateur ne s’arrête pas à cette première moisson. Puisqu’il envisage un style distinct pour chaque planète, il a besoin de différents designers. C’est pourquoi il fait venir H.R. Giger, dont l’art, intitulé « biomécanique », sera mis en valeur un peu plus tard grâce à… Alien, le huitième passager. L’approche est identique pour la bande sonore : la planète Catalante devait, par exemple être sonorisée par Pink Floyd, tandis que le groupe Magma s’occuperait de Giedi Prime.

Cette recherche de stars s’étend naturellement au casting, pour lequel Jodorowsky ne se refuse aucune folie, à commencer par Salvador Dali, choisi pour le rôle de l’Empereur. Après l’avoir rencontré par hasard (ils séjournent dans le même hôtel à New York !), il parvient à le convaincre, suite à un long jeu de séduction à travers l’Europe. Mais le peintre espagnol, drapé de sa mégalomanie, exige d’être l’acteur le mieux payé au monde, l’acteur à « 100 000 dollars la minute ». Ingénieux, Michel Seydoux propose de le rémunérer à la « minute utile », c’est-à-dire pendant ses 3 à 5 minutes d’apparition à l’écran. Une pirouette qui préserve à la fois l’égo de l’artiste et le budget du film. Mick Jagger (Feyd-Rautha Harkonnen), Orson Welles (le baron Harkonnen) et David Carradine (le Duc Leto) complètent ce casting fou. Et pour le rôle de Paul ? Le fils de Jodorowsky, naturellement ! Celui-ci va être entrainé (plusieurs heures d’arts martiaux chaque jour, selon ses dires !) comme Leto a lui-même préparé son héritier !

Le retour sur terre

Jodorowsky et Seydoux pensent avoir résolu tous les problèmes. Forts de leur incroyable storyboard, ils se lancent à la conquête d’Hollywood. Sur le budget estimé à 15 millions, il n’en manque « que » 5. Ils ne les trouveront jamais. Partout, l’accueil est positif, mais aucune suite concrète n’est donnée. Cherchant une raison à cet échec, le réalisateur chilien explique qu’à cette époque, les studios investissaient soient dans un film réaliste come 2001, l’Odyssée de l’Espace, soit dans des séries B à faibles budgets. Pour eux, il était impensable de miser des millions sur un long métrage à effets spéciaux comme le sien. L’argument est juste, bien que la 20th Century Fox développe, à ce moment précis, un certain Star Wars… Réaliste, Seydoux, estime que les majors ont peur de l’extravagance de Jodorowsky, tout en étant impressionnés par son travail.

Une proposition pour le Château des Harkonnen... signée H. R. Giger!

Une proposition pour le Château des Harkonnen… signée H. R. Giger!

Dune est entré dans la légende des films ambitieux jamais réalisés. On peut regretter que le projet n’ait pas abouti, mais il ne faut pas non plus sacraliser une œuvre qui restera, à jamais (?), à l’état de fantasme. Le storyboard, aussi fantastique soit-il, n’est que la vision idéale qu’en avait son auteur. Qu’aurait été le film s’il avait été tourné, si un studio avait apporté le financement nécessaire ? Difficile d’imaginer que celui-ci n’ait pas exigé des changements et une mainmise sur le montage final. Jodorowsky les aurait-il acceptés ? C’est loin d’être sûr. Tout n’aurait peut-être fonctionné comme prévu. L’anecdote autour de Dali est bien connue, son dénouement, beaucoup moins : le peintre, viré à cause de son ambiguïté vis-à-vis du dictateur Franco, n’aurait de toute façon pas été de l’aventure.

Ce n’est en définitive pas pour ce qu’il aurait pu être que ce Dune avorté est connu, mais pour ce qu’il a permis. Après son séjour en asile psychiatrique (dû au projet!), Dan O’Bannon rentrera aux USA, où il écrira, avec son compère Ronald Shusett, le script d’Alien, le huitième passager. Le scénario lui-même n’a pas été influencé par l’expérience Dune, mais celle-ci a en tout cas facilité la collaboration de plusieurs grands artistes sur le chef-d’œuvre de Ridley Scott. Se joindront en effet à la production : Moebius (design des combinaisons spatiales), Chris Foss (vaisseaux spatiaux) et surtout H.R. Giger, le « père » de l’alien adulte. Jodorowsky, lui, ne réalisera jamais son rêve, mais il recyclera des pans de son travail dans les BD l’Incal (dessins de Moebius), et La Caste des Méta- Barons (dessins de Juan Giménez).

En 1978, alors que Jodorowsky panse ses plaies, un certain Dino de Laurentiis récupère les droits du roman. Peu après, il s’adjoint les services du jeune David Lynch. Leur aventure sera semée d’embûches, mais, après 6 ans de galère, ils offriront à Dune sa seule adaptation cinématographique (à ce jour, février 2017). Pour le meilleur et pour le pire.

Lire la deuxième partie de notre cycle: Le « succès » de David Lynch.

Monsieur Scientas’Hic 

Sources

  • Jodorowsky’s Dune, documentaire de Frank Pavich, 2013.
  • Bonus de Dune (Edition Spéciale 30ème Anniversaire 2DVD + 1 Blu-ray), de David Lynch, 1985.
  • Todd (Anthony), Authorship and the Films of David Lynch, Ed. I.B. Tauris, 2012, p. 38-63
  • Devlin (William J.), Philosophy of David Lynch, The University Press of Kentucky, 2011, p. 225-36.
  • Olson (Greg), David Lynch, The Scarecrow Press, 2008, p. 143-207
  • Rodley (Chris), Lynch on Lynch, Ed. Faber and Faber, 1997, p. 115-20
  • Goldberg (Lee), Science Fiction Filmaking in the 1980s, McFarland & Co Inc, 1995, p. 79-110
  • Naha (Ed), The Making of Dune, Berkley Pub Group, 1984
  • Sight & Sound, The International Film Magazine, 2001 n°9, 2011, p. 20-22
  • Les Cahiers du Cinéma, n°368, 1985, p.50-58
  • L’Ecran Fantastique, n°53, 1985, p. 23-4, 40-60, 63-9
  • American Cinematographer, n°11, 1984, p. 50-72
  • Cinefantastique, n°4-5, 1984, p. 28-40, 73-91

[1] Jodorowsky’s Dune, documentaire de Frank Pavich, 2013

[2] La partie de cet article consacrée au Dune de Jodorowski s’appuie en grande partie sur ce documentaire. Si le sujet vous intéresse, on vous recommande chaudement de le visionner !

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2 réflexions sur “« Dune », la folle histoire de l’espace [Partie 1] : L’ « échec » d’Alejandro Jodorowsky

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