« Anne Frank au pays du manga »: une BD interactive en guise de miroir

La popularité d’Anne Frank auprès des Japonais est telle que son histoire a été adaptée en manga. Tous, ou presque, ont lu son journal. Pourtant, ils ne font pas nécessairement le lien avec la Shoah. Leur défaite durant la Seconde Guerre mondiale, les massacres que leur armée a commis en Asie et la souffrance qu’ils ont endurée en essuyant des bombes nucléaires restent des points historiques très difficiles à aborder, sujets à différentes interprétations. Ils sont à la fois bourreaux et victimes. Une petite équipe, menée par Alain Lewkowicz, a essayé de comprendre le rapport du Pays du Soleil Levant avec ce conflit planétaire. Plutôt que d’aborder le problème sous forme d’un documentaire classique, le concepteur a opté pour une BD interactive dont les cases, animées, s’ouvrent sur du contenu audiovisuel. En une soixantaine de planches agencées en 4 chapitres, il nous embarque dans un cheminement réflexif.

Anne Frank BD planche

« Anne Frank au pays du manga » tel qu’il se présente sur le site d’Arte

En effet, si l’on peut s’étonner, voire se moquer de ce « drôle » d’attrait pour l’adolescente juive indépendamment de son contexte, on se rend compte peu à peu que les Japonais s’identifient au destin de la jeune fille parce qu’ils ont dû « se terrer » face aux Américains. C’est là le grand mérite de ce projet : nous donner un autre regard sur les évènements, qui n’est pas celui du camp des vainqueurs. L’Occident, prompt à donner des leçons sur l’ouverture d’esprit, ne fait pas mieux : qui d’entre nous connait Sadako Sasaki, cette adolescente décédée d’une leucémie contractée suite au bombardement d’Hiroshima ? Elle est, pourtant, celle qui a fait de la grue un symbole international de paix. La « richesse » de ce point de vue asiatique s’explique par le fait que les insulaires ont été à la fois la cible d’actes impardonnables, et eux-mêmes auteurs d’atrocités qu’ils refusent d’admettre.

Pour transmettre son message, Anne Frank au pays du manga compte davantage sur sa forme ludique que sur la profondeur de son contenu. L’intrigue avance en suivant les rencontres avec des personnages, et les éclaircissements que ceux-ci proposent. Ainsi, lorsque le guide parle d’un mangaka ayant dessiné les horreurs de l’armée japonaise, l’équipe se rend immédiatement sur place, puis part à la rencontre de son éditeur, qui surfe sur la polémique née de l’ouvrage. C’est ensuite un barman qui les lancera sur une autre piste. L’aventure présente donc de nombreux témoins, comme le conservateur d’un musée Anne Frank, des représentants de l’extrême droite, le fils de Chiaki Sugihara (l’Oskar Schindler nippon),… Si, parfois, certains aspects manquent de substance et de contextualisation (le massacre de Nankin n’est pas très connu chez nous), l’approche choisie a le mérite de troubler et d’ouvrir des pistes de réflexion.

Anne Frank BD interview

En cliquant sur des petits « + » dans les cases, on peut afficher du contenu audiovisuel.

De par sa nature interactive, ce récit laisse une certaine liberté à son public. Pas trop, puisqu’il est obligatoire de suivre les chapitres dans l’ordre, l’histoire étant elle-même linéaire. Néanmoins, il vous est tout à fait possible de zapper les contenus audiovisuels et de vous contenter des dialogues les résumant très brièvement. Ce serait évidemment passer à côté de l’essentiel … Si vous désirez parcourir entièrement les interviews, diaporamas, cases animées, images et sons d’ambiance, comptez plus ou moins 2h. La BD électronique est gratuite, vous n’avez donc rien à perdre à la consulter sur internet ou à la télécharger sous forme d’application pour tablettes. Les deux versions sont très proches, bien que la seconde soit un peu plus confortable.

Derrière son apparence simple, Anne Frank au pays du manga est une œuvre interpellante. Après nous avoir confrontés à l’étrangeté du Pays du Soleil Levant tout au long du récit, Alain Lewkowicz retourne brusquement le miroir et nous met face à nos contradictions. Si l’interactivité reste limitée, avec une narration linéaire et une liberté qui consiste en l’activation (ou pas) de certaines cases, on peut une fois de plus souligner l’audace dont fait preuve Arte en produisant un projet expérimental et éducatif comme celui-là.

Lire la BD sur ARTE : http://annefrank.arte.tv/fr/

Anne Frank au pays du manga. 2012 (2013 pour la version papier). Idée d’Alain Lewkowicz. Concepteurs : Alain Lewkowicz (réalisateur), Vincent Bourgeau (dessinateur), Samuel Pott, Marc Sainsauve (chef opérateur, photographe), Herminien Ogawa (traducteur). Avec la participation de Makoto Otsuka, Chiaki Sugihara, Hidétoshi Tsuruoka, Hiroshi Motomiya, Yasuhiro Shigi, Kimiko Nezu, Steven Leeper. Une coproduction Arte France, Subreal Productions.

Monsieur Scientas’Hic

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